Correspondances

Retrouvez ici des bribes d’échanges, des correspondances, des messages, laissés entre les personnages d’une histoire qui se construira au fil de l’eau… N’étant pas la seule à écrire, les liens des blogs des co-auteurs sont indiqués via leur mention avant propos.

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J’ai raté ma correspondance. Tu me diras, ça ne change pas. Je m’étais mis à rêvasser, je regardais défiler la ville, les gens et les gouttes de pluie sur la vitre du Tramway. Je pensais à toi. J’ai oublié de descendre. Du coup, je me suis dit « pourquoi pas continuer? Quitte à perdre du temps, autant gagner quelque chose en échange. Allons jusqu’aux confins de cette ligne, tout au bout, là où, malgré quinze ans à vivre ici, je ne suis jamais allé. »

Peu à peu, la rame s’est vidée. Ne restaient plus qu’un poivrot endormi et moi, avant le terminus. Il faisait vraiment nuit. Le bout du ciel s’était couché et on n’y voyait plus que par les truchements électriques des réverbères. C’était plutôt chouette, ce moment comme ça. Seul au bout de la ville. Je me suis dit ça aussi. « Je suis seul au bout de la ville ».

Et là, tu vois, à ce moment-là, après l’euphorie d’être allé plus loin, j’ai été anéanti.

Tu n’étais pas là. Il faisait nuit. Il faisait froid. J’avais raté ma correspondance. Je me suis senti petit. Rien du tout, même. Je t’en voulais presque un peu de pas être là. Tu aurais pris le dos de mon crâne, tu aurais placé ma tête dans le creux de ton épaule, tu aurais guidé mes bras autours de ta taille, et tu aurais serré les tiens tout autours de moi. Et alors, j’aurais senti ce poids constant dans ma poitrine laisser un peu de place, un peu d’air, un peu de souffle. Peut-être même que je me serais endormi.

Quand reviens-tu ?

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49

Dans un peu plus de deux semaines. Dans un peu plus de seize jours. Dans un peu moins de 373 heures. J’arrive par le train de 18:36. Et je n’en peux plus d’être loin de toi. Et je compte au rythme des battements de mon cœur ces secondes sans toi, sans ta chaleur, sans tes mains sur ma peau, sans tes lèvres mordant les miennes, sans ton souffle dans mes cheveux. J’égraine des minutes insolentes de lenteur. Je regarde le temps défiler en une valse damnée.

Il pleut ici aussi.

De ma fenêtre, je regarde le bal des mouettes derrière les chalutiers. La mer et le ciel se confondent dans une sorte de grisaille bleutée où l’horizon n’est plus distinct.

La mélancolie a frappé ce paysage de carte postale, si lumineux à l’accoutumée, comme elle a frappé mon âme, sans haine, sans compassion non plus. Elle est venue comme ça. Elle a tout balayé et collé du spleen partout.

Quand vient la nuit, la mélancolie laisse place à la tourmente. Les averses tombent en bourrasques dehors, et mon corps s’agite au rythme des sanglots de ton absence.

Je retrouve l’apaisement dans les songes, lorsque la fatigue me terrasse enfin, et que, serrant les oreillers contre moi, je t’imagine me réchauffer de ta présence.

Mais je serai bientôt là.

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Nuit Blanche Arev Manoukian

La nuit autour m’enlace de son manteau de soie. Mon corps nu se meut dans les draps, et de sa position foetale se déploie de tout son long. Au travers de mes cils entremêlés je distingue peu à peu les contours du monde de ma chambre. Quelle heure peut-il bien être ?

Il est l’heure de la nuit noire. Il est l’heure d’aujourd’hui. Il est bientôt l’heure de te revoir.

Enfin, un accent de soulagement ponctue mes commissures, un souffle d’apaisement s’expire, et le sourire du beau revoir s’imprime sur mon visage autant que dans mon être. Ce soir. Ce soir je serai dans tes bras.

Ne pas compter les heures. Etre plus fort que ça.

Arrêter les décomptes. C’est aujourd’hui. Voilà tout.

Mes mains contre ma peau, et voilà mes sens qui se souviennent. Tes mots. Ton souffle. Ton parfum. Ta force lorsque tu me tiens. Tes éclats de rire. Ton regard qui se teint lorsque tu penses. Ton goût pour les belles choses. Ton avidité de connaissance. Ta volonté de la transmettre. Ton intérêt pour ma personne.  Ton désir dans tes yeux. La splendeur de nos unions.

Tu es presque palpable tant ta présence envahit les dernières heures de cette dernière nuit sans toi. Je n’ai plus besoin d’oreiller. Le poids de ton corps envahit mon esprit et déjà nous nous aimons.

A ce soir.

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J’ai sursauté. Me suis réveillé en plein rêve. De quoi je rêvais ? C’est fou mais je n’en ai aucun souvenir. Ce que je sais, c’est que j’ai regardé l’heure sur l’écran de mon téléphone, que j’ai maugréé. Parce que c’était trop tôt pour me lever, et raté pour me laisser suffisamment de temps pour me rendormir.

Et puis, d’un coup ça a été comme un flash. Pas le flashback, non, le flash genre gros coup de Tungstène dans la figure.

Tu arrives ce soir. J’ai étouffé un cri de joie. J’ai failli réveiller tout l’immeuble. Toute la rue même. Voire louer une voiture du cirque qui s’est installé sur la place, tu sais, celle où on commande toujours de grands crèmes, et partir avec faire le tour de la ville pour annoncer au mégaphone l’unique nouvelle intéressante qui soit sur cette Terre : je te retrouve. Tu es revenue !

Tu vois, le Grand Jacques, que j’ai toujours trouvé débile avec sa Mathilde, eh bien ça y est : je le comprends. Tu reviens, et peu importe que la Terre s’arrête de tourner, je m’en fous, tu seras dans mes bras ce soir.

Je voulais te dire aussi. Je te l’ai jamais dit.

Je crois que je t’aime.

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 Par @Gregatort :

A peine sortie de la torpeur d’une nuit courte et sans rêve que déjà la réalité de l’horreur qui me frappe semble envahir l’entier de l’espace de ma chambre.
Elle pense que je dors encore car je sais feindre le sommeil en ne la regardant qu’à travers le grillage de mes cils. Elle ne sait pas que je l’observe. Elle ne réalise pas que je lis en elle comme dans un livre ouvert à l’avant dernière page de notre histoire. Sa façon de se mouvoir lentement et sensuellement dans notre grand lit, la façon dont elle pose ses mains sur sa peau nue qu’elle n’a retrouvé sans raison apparente que récemment sont autant de signes que je ne serai pas dans le paragraphe de la fin de notre histoire.
Elle est là mais je sais qu’elle est déjà avec toi à qui j’écris ces lignes et dont je ne sais rien.
Je te hais parce qu’elle te choisit et me laisse.
Je me hais parce que je n’ai pas su la retenir, trop occupé que j’étais à me satisfaire de sa simple présence sans cultiver le bonheur que tu mérites
Je devrais sans doute essayer de la retenir, de lui dire à quel point la voir partir déchire en 1000 morceaux chaque cellule de mon cœur, mais je vois bien que cela ne servirait à rien, que je ne ferais que la torturer et gâcher un peu tout le bonheur que je souhaite pour elle.
Alors c’est à toi maintenant que revient le bonheur de créer le sien. Car c’est bien cela, ce dont il s’agit : partager sa vie, c’est un vrai acte de création, de partage et je ne peux qu’apaiser mon immense douleur de ne plus être ce créateur que j’ai su être pendant un certain temps.
Je vais encore faire semblant de dormir, jusqu’à ce qu’elle se lève, se prépare et dépose cette lettre qu’elle a prévu de me laisser sur la commode de notre chambre, dans laquelle elle me demandera d’être fort pour elle, d’être ce que je n’ai pas su être depuis des mois à savoir courageux et bienveillant… Je la lirai, cette lettre, et je me mettrai sans doute à pleurer jusqu’à ne plus avoir une goutte d’eau dans le corps… Je ne m’en remettrai jamais, ou tout au moins, je ne serai plus que cet homme gris que l’on croise au petit matin sur les quais de gare à qui il manque la moitié du cœur.

Prends en soin toi qui dormiras avec elle ce soir….

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papier-froisse

Eh bien voilà. Le bout de papier griffonné que tu avais parié que je te laisserai un jour, tu as gagné : tu l’as sous les yeux. Je suis partie cette nuit.

Je te laisse ce que tu aimais. Mon parfum dans les draps, mes colifichets et mes froufrous, mes romans préférés, et ces albums qu’on écoutait ensemble.

Je te laisse le bon. Je te laisse le doux. Je te laisse ce qui t’a plu de nous.

Je te crois soulagé de ce départ silencieux et sans larme. Je te pense heureux qu’il n’y ait pas eu de bataille.

Tu sais, j’ai cherché de toute mon âme, de tout mon coeur à te réchauffer de ma lumière. Mais tu m’a tarie. Tu pensais pour nous mais ne pensais plus qu’à toi. Je suis devenue comme les murs porteurs des immeubles : aussi indispensables que peu remarquables.

Il n’était plus qu’un endroit au monde où je me sentais seule : c’était à tes côtés.

Mais je sais que tu sais tout cela. Et je ne te reproche rien. Mais je ne veux plus être triste.

Alors, voilà, je t’ai quitté cette nuit.

A l’heure où tu liras ces lignes, je serai dans un train pour un autre coin du pays. Loin. Qui sait ? J’aurai peut-être déjà rejoint des bras aimants.

Tu le sais : je ne suis pas femme à rester seule. Beaucoup trop d’amour à donner, beaucoup trop d’amour à recevoir, beaucoup trop d’amour à éparpiller.

Je te souhaite d’être malheureux sans moi. Car c’est dans cet état que tu te complais. Je ne te souhaite pas la joie ni l’allégresse car tu les méprises, et je n’ai jamais voulu que ton bien être.

C’est d’ailleurs en cela que nos mondes ne pouvaient s’entendre : tu es la beauté sombre de la nuit, le chant triste d’un Maldoror Beaudelairien. Je suis le jour et sa lumière, le rire des enfants et la perception positive de la vie.

Nous avons essayé de ne pas en avoir cure. Nous nous sommes trompés.

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 Par @Gregatort :

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J’ai bien eu ton message. Me connaitrais-tu si peu pour douter que je l’écoute en son intégralité ?

Une nouvelle fois, comme toutes ces années, tu ne parles que de toi, et de ta souffrance. Crois-tu vraiment que ma présence changerait quoi que ce soit à la donne ? Tu n’es au monde que mal. Pour une fois, estime toi fort aise : tu peux donner une origine à ton mal être : mon départ.

Mais tu sais, voilà bien longtemps que je suis partie. Voilà bien longtemps que j’ai abandonné tout espoir de te raccrocher à moi et de faire un futur de nous. Et tu le sais bien. Pour preuve cette lettre que tu laisses à l’attention de celui que j’ai rejoint, et qui n’a pas manqué de me faire lire tes lignes. Car, contrairement à ce que mes amies peu discrètes t’ont laissé accroire, lui ne construit pas notre histoire sur des dissimulations.

Non tu n’es pas cocu. Pour l’être, il eût fallu que tu sois encore là, présent, à mes côtés. Il eût fallu que tu veuilles construire avec moi, te projeter dans un futur plus ou moins proche. Mais reconnais que tu n’étais plus là. On ne trompe que les présents. Les fantômes ne peuvent se targuer de bénéficier de ce privilège.

Et puis d’ailleurs, tu sais très bien que notre histoire est achevée. La preuve en est ton message qui ne cherche nullement à me rattraper. Qui fait seulement état de ta douleur. Et ta douleur, j’en ai mangé des années. J’ai tout fait pour la soigner. Quelle piètre infirmière ai-je fait ! Le malade est aujourd’hui à l’agonie ! Au moins, il peut nommer son mal, à présent… Souhaitons que les béquilles qui viendront à présent supporter ton poids seront de meilleure facture que celles que j’avais tenté de te tendre.

Tu sais, je t’ai aimé dès le premier jour. J’ai été happée par ta mélancolie, par la poésie sombre et passionnée qui s’exprimait dans ta manière de vivre, j’ai été séduite par l’obscure beauté de ton âme. J’aimerai toujours ça chez toi. Mais ton malheur m’a épuisée. Et si je t’aime encore voilà bien longtemps que je ne suis plus amoureuse.

Tu dis que tu m’aimes… Il en aura fallu du temps, et des silences, pour que tu finisses par lâcher, mais un peu tard, ces mots sur mon répondeur…

Aujourd’hui tu te sens damné. Tu te sens moitié d’homme. Tu morfles et tu rames. Mais je sais, et toi aussi tout au fond de toi tu le sais, que tu aimeras encore. Et sans doute aimeras-tu mieux. Laisse passer le temps qu’il faut, et tu verras, la suite sera bien meilleure et plus belle sans l’entité « nous » que nous avons échoué à former.

Tâche de prendre soin de toi.

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Ma toute petite,

C’est par Mathilde que j’apprends que tu as quitté Menton et ton compagnon. Je ne comprends pas. Tu ne réponds pas au téléphone, tu ne rappelles pas. Je suis inquiète. Où es-tu ? Je sais que tu n’es plus en âge de recevoir des leçons et que tu te passes de mes conseils, mais tout de même. Ne me laisse pas sans nouvelle.

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Tout va très bien, absolument bien, divinement bien ! Jamais rien n’est allé aussi bien, Maman !

Alors oui : j’ai quitté Menton, j’en avais soupé de ses galets autant que de l’appartement 1900 dans lequel mes jours s’épuisaient à se faner ne me laissant qu’un goût amer d’inachevé et d’incomplétude.

Je suis partie il y a 3 semaines à présent. Je fais connaissance avec cette ville froide et peuplée dans laquelle tu es née, et qui t’a laissé de si beaux souvenirs. Te souviens-tu de ces longues heures, quand, collées à toi sur le sofa rouge du salon, Clémence et moi t’écoutions nous raconter ton école, la ruelle en pente et les garçons aux sacs de billes ? J’ai gardé précieusement en tête une idée de tes jeux de marelle, de la boulangère acétique amoureuse du boucher obèse, des bancs de pierre sous les platanes de la grande allée… Lors de mes rares heures perdues, je pars à leur recherche dans ton ancien quartier.

Bien sûr, ici, rien n’a la couleur de tes souvenirs, et les images de cette ville que j’imprime par mes rétines sont celles que je me peints et qui ornent ma nouvelle vie.

Dois-je te le dire ? J’ai hésité à écrire le mot « nouvelle » tant j’ai l’impression qu’enfin ma vie débute. Je viens de naître au monde. Et ce sentiment déborde de moi à tel point que j’en fais sourire les passants, et que chaque interaction que j’ai la chance d’avoir avec la ville est un feu d’artifice à elle seule.

La vie commence enfin, maman !

J’ai quitté la souffrance des cœurs en même temps que la douceur méditerranéenne. J’ai trouvé un travail dont je ferai bientôt un métier. J’installe peu à peu mon être dans la vie d’ici.

Et puis. Aussi. J’ai rejoint un homme. Qui m’aime et sait m’aimer. Dont je suis inconditionnellement folle d’amour et d’admiration. Et qui me le rend au centuple.

Tu vois Maman, je n’aurais jamais pensé qu’un tel amour pouvait exister ailleurs que dans les romans. Eh bien, une fois encore, je m’étais trompée : je suis plus chanceuse qu’un gagnant de loterie nationale et je vis à présent au côtés de l’être le plus délicieux qui soit.

Ne t’inquiète donc pas. Ou plutôt, ne t’inquiète plus : ta fille va on ne peut mieux.

Je t’embrasse fort et te récris bientôt.

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 Par @Gregatort :

Petite belle-sœur,

J’espère que cette lettre te trouvera aussi rayonnante que tu l’étais quand tu as écrit à ta maman.

Je me doute que tu n’y accordes pas plus d’importance que cela mais tu seras peut-être heureuse d’apprendre qu’une fois la surprise passée, tout le monde ici a été très heureux de te savoir saine et sauve.

Alors comme ça tu veux recommencer à zéro, partir dans le monde en faisant fi du passé. Je ne te cacherai pas que je t’envie. Depuis que Clémence est partie, depuis que le crabe l’a emportée, je ne vis plus… Bien entendu je ne t’écris pas pour assombrir le ciel que tu as composé sans aucun nuage et loin de moi l’idée de te donner des conseils de vie. Je voulais simplement te dire à quel point ce choix que tu as fait rendrait ta sœur fière si elle était encore là. Je sais que comme pour moi et ton neveu, elle te manque et qu’elle te manquera toujours. Je sais aussi qu’elle aurait voulu que tu fasses ce pas vers un destin rayonnant. Elle m’a confié, un des rares jours où tu n’étais pas à son chevet à la fin, qu’elle sentait que ta vie, tout aussi dorée qu’elle soit, ne faisait que tuer la petite fille lumineuse espiègle avec qui elle avait partagé ses jeux d’enfants. Elle avait peur de te voir te consumer dans cette cage dorée dans laquelle tu t’étais laissée enfermée… Et lui qui se repaissait de tout ce qui pouvait te faire souffrir… Mais n’en parlons plus, c’est le passé et je suis sûr que tu as retrouvé le bonheur qui illumine ton visage quand tu souris… Ce sourire qui me rappelle tant Clémence.

Je sais que tu n’as pas besoin de souvenirs sombres dans ce nouveau départ et donc je me garderai de continuer cette lettre, ayant une fâcheuse tendance à la mélancolie. Je dois être fort pour ton neveu. Il a beau faire preuve de cette force immense qu’il a héritée de sa mère, il reste un enfant et a besoin que je sois fort pour lui.

Je n’aurais qu’une requête à te formuler, n’oublie pas de donner des nouvelles. Jacob et moi t’aimons de cet amour inconditionnel qui unit ceux qui ont chéri ta sœur et nous avons besoin que tu ne coupes pas complètement les ponts.

Pour le reste je te souhaite tout le bonheur possible. Je ne connais pas ton nouvel amour mais s’il te rend vraiment heureuse alors je le suis pour toi. Tu le mérites.

Donne des nouvelles, aussi souvent que possible.

PS : J’ai croisé Mathilde hier. Elle m’a sciemment évité. Tu devrais la contacter on dirait un zombie et il parait qu’elle le voit… C’est ton amie après tout..

__________________

Mon cher petit beau-frère,

Merci beaucoup pour ton message. Je suis touchée que tu aies ainsi rapidement compris ma démarche et ma volonté de tout laisser derrière moi. Tu sais, j’ai tout abandonné à Menton. Je n’avais en partant qu’une valise légère, dans laquelle j’avais glissé des objets de peu d’importance, et quelques papiers. Arrivée à bon port, j’ai remisé mon bagage et ne l’ai point ouvert. Moi qui me croyais attachée aux choses, aux gens, je vois enfin que je peux vivre pour moi-même avant d’exister pour eux. Comme je le disais à Maman, c’est plus qu’une nouvelle vie : c’est la vie. Je la débute à 30 ans, mais elle commence enfin.

Bien sûr, j’ai produit un courriel enthousiaste à l’attention de Maman, qui j’en suis sûre a pu ainsi se rassurer sur le bien être de sa fille. Le tableau que je pourrais te faire, à toi, aurait davantage de nuances. Je sais que tu t’en doutes. La vie qu’on installe ne se fait pas d’elle-même. Parfois, il faut opposer, forcer, chercher, et notre épanouissement passe aussi par des moments d’affirmation personnelle. Mais je suis heureuse, et surtout aimée comme jamais je ne l’ai été.

Toi et Jacob me manquez, parfois. Et Clémence est dans chacune de mes pensées. Tu vois, je crois que je suis passée à côté d’elle. Je n’ai pas su, ou pire, pas voulu alors, lui donner de ce temps qui aujourd’hui n’est plus. Je m’en veux autant que je suis en peine de m’être à ce point éloignée d’elle.

Bien sûr, j’étais présente à la fin. Mais bien trop tard. Elle n’était déjà plus vraiment là que je commençais tout juste à courir après nos échanges, nos confidences, son sourire et sa vie.

Je ne te reparlerai plus de tout cela. Mais je voulais que tu le saches.

Tu embrasseras Jacob pour moi.

Je te récrirai bientôt.

Et comme tu me le demandes, je vais de ce pas prendre des nouvelles de mon « amie » Mathilde, qui, à mon humble avis, eût bien mieux fait de ne se mêler que de ses propres affaires, mais à laquelle je ne ferai pas état de ces considérations.

Prends bien soin de vous deux. A bientôt.

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______________________

 Par @Gregatort :

Cher ami,

Tu te doutes à quel point je suis ravi. Quand je t’ai revu, il y a 6 mois et que je t’ai demandé de me rendre cet immense service, je ne me doutais pas à quel point les conséquences seraient positives.

Toi, mon ami de 20 ans. Toi avec qui j’ai partagé les mêmes études, les mêmes copains, nos longues soirées à refaire le monde, nos classes, nous la dernière promo à devoir faire le service militaire. Quel joie de te revoir il y a un an, toi qui aura été un lointain mais présent soutien pendant les phases les plus difficiles du cancer de Clémence. Toi que je n’ose encore appeler « beau-frère » tant je redoute que le destin ne fasse voler en éclat une si belle histoire.

Comme tu as dû trouver étrange cette demande que je t’avais faite ce jour-là… Séduire ma belle-sœur… Qui eût cru que tu tomberais toi aussi sous son charme, toi l’éternel célibataire, toi que chacun des gars de la promo craignait quand leur copine venait leur rendre visite… Je peux te l’avouer maintenant cette demande était l’ultime demande de sa sœur encore lucide entre 2 chimios. Elle n’en pouvait plus de voir sa petite sœur souffrir et se faner et vivre un cancer elle aussi mais beaucoup plus morbide puisqu’il assassinait son âme.

Elle vient de m’écrire et au rayonnement de sa lettre je me rends compte à quel point le plan que nous avions conçu a marché au-delà de nos espérances. Tu ne l’as pas seulement arrachée à la douleur de cette vie destructrice qu’elle menait à Menton avec cet ignoble individu que je t’ai maintes fois décrit mais aussi à la douleur de la perte de Clémence… Je sais que je te l’ai déjà dit mais elles étaient tellement liées toutes deux…

Donne nous des nouvelles mon ami, ce qui était un plan pour sauver ma petite belle-sœur est maintenant notre histoire, notre belle et réconfortante histoire. Peut-être pourrons-nous bientôt nous revoir…

Gardons encore notre secret pour nous, je ne voudrais pas que ce fragile équilibre retrouvé pour elle vole en éclat pour de petits mensonges sans importance.

Rencontrons nous bientôt, j’aimerai te présenter mon fils Jacob, il ressemble tant à sa mère…

A très bientôt

Ton ami

______________________

Whispering-Secrets

Mon cher vieux poto,

J’ai mis du temps à te répondre. Je sais. Je dois te dire que je n’ai pas trop de mots, et que j’ai remâché de nombreuses fois ma bafouille avant de la taper.

Ce qu’on a fait, ce « projet bizarre » qu’on a élaboré ensemble et mis sur pied, tu peux pas savoir à quel point il a changé ma vie.

Aujourd’hui, je vis avec la femme de mes rêves. La plus somptueuse des créatures, la plus talentueuse des femmes, la plus fine et brillante des déesses. Mon soleil, c’est elle. Tout ce sur quoi elle pose un regard se fait lumineux. Je n’ai jamais vu, de ma vie, autant de sourires bienveillants sur les faces des passants que depuis que je marche à ses côtés. Mais bon, tout ça, tu t’en doutes, je pense, vu que tu as épousé sa soeur, et que la lumière semble être une marque de fabrique familiale.

Donc, forcément, j’ai trouvé un trésor. Et un peu grâce à toi. Beaucoup, même. Mais voilà, ce trésor, j’en ai des sueurs froides et ça me réveille en sursaut la nuit. J’ai l’impression de l’avoir volé, ce « butin ».

J’en suis broyé jusqu’à la moelle, par notre petit arrangement. Elle est beaucoup plus qu’un défi que j’ai relevé, elle est la femme de ma vie. Et toute notre idylle repose sur un complot.

Rends-toi compte : elle me parle de toi et je fais mine de ne pas te connaître. Elle me parle de sa soeur, et je n’ose pas rebondir lorsqu’elle aborde ce sujet qui la torture, parce que je n’ai qu’un seul flip : celui d’être mis à jour.

J’ai du mal, de plus en plus, avec ma face dans la glace.

Comment prendra-t-elle le fait d’avoir été l’objet d’un pari ? Celui d’une manipulation fomentée par les êtres qui lui sont le plus cher ?

Je te pose la question. Moi je suis dans l’impasse.

Bien à toi, mon ami. Si tu as des pistes de réflexion et des possibilités de solutions, je prends.

A bientôt.

_________________

 Par @Gregatort :

malheureuse

Bonjour ma fleur des champs,

J’ai bien eu ton message sur ma boite vocale, cela m’a fait du bien d’entendre ta voix…
J’ai longtemps hésité à te rappeler et j’espère que tu me pardonneras si je ne le fais pas. Je préfère coucher ces mots dans cette lettre. Je ne suis pas toi, je ne brille pas dans les conversations par un sens de la répartie démesuré tu le sais et je sais déjà que je n’aurais à l’oral aucune chance de finir une phrase
Tu es partie, il y a 2 mois, pour ailleurs, laissant tout derrière toi… Tu es partie sachant que la première réaction de celui que tu as laissé derrière toi serait de te chercher et donc forcément de venir vers moi… J’ai assumé ce que tu m’avais demandé… J’ai assumé de ne rien lui dire… Cela au début en tout cas fut fort aisé tant je l’ai détesté en conscience de t’avoir enfermée dans cette cage dorée, toi mon amie…
Aujourd’hui je ne dors plus… Lui si… Là, dans la chambre de mon appartement…
Aujourd’hui je ne le déteste plus, il a consumé cette haine quand dans un élan de sincérité il m’a raconté sa souffrance dans votre histoire qui prenait fin… Aujourd’hui je ne peux plus me passer de lui, tant il nourrit mon âme et mes sens mais je ne dors plus… Il est dans ma tête tout le temps, j’ai tellement peur de le perdre… A ma demande, il a déchargé une partie de sa douleur sur moi… Je sais que je n’aurais pas dû que je ne suis pas toi, que je n’ai pas les épaules mais tu aurais dû le voir le soir de ton départ…. Tel le loup blessé qu’il était…
Je crois que s’il me quittait… je n’y survivrais pas… et si je le quittais non plus d’ailleurs…
Comment as-tu pu ?… Je n’ai pas ta force et ta lumière…
Ne crains rien, tes secrets sont bien gardés et même s’il lit en moi comme dans un livre ouvert, il ne brisera jamais mon serment d’amitié avec toi… Il le sait et me le fait régulièrement payer.
Par contre il vaut mieux ne plus m’appeler, il pourrait s’en apercevoir…et partir te rejoindre…
Ecris-moi au magasin plutôt, il n’y vient jamais…
Je te laisse, je l’entends qui s’éveille, il va vouloir que je me déshabille ….
Je t’embrasse.
Mathilde
______________________
mathilde 1
Mathide 2
__________________
 Par @Gregatort :
Jacob (1)
__________________
 Par @Gregatort :
Amigo mio,
J’ai bien reçu ta lettre qui m’a partagé entre le bonheur de lire ces sentiments que tu exprimes et la culpabilité de t’avoir mis dans une telle situation qui m’apparaît, à te lire, très dure à tenir. J’ai pris le temps de la réflexion, ainsi que pas mal de recul par rapport à ce drame Shakespearien que nous semblons condamnés à vivre.
Tu t’en doutes, le temps, en ce qui me concerne, est le seul remède à la plaie béante de mon âme qu’a été le départ de Clémence. Ce temps qui me rappelle chaque respiration que je ne sentirai plus dans mon cou la nuit comme les secondes que l’on égraine quand on ne trouve plus le sommeil. Ce temps qui forge l’habitude de cette absence nouvelle.
Oui, certes Jacob est encore là, mon tout petit… Et je dois être fort pour lui. C’est idiot comme dans un mauvais film mais tellement vrai en même temps. Il m’est aussi indispensable que je le suis pour lui… Il y a déjà suffisamment de gravats sur le terrain sur lequel il devra construire son futur pour que je me laisse à ne penser qu’à mon chagrin… Parlant de lui, avez vous pensé à venir rendre visite à mes beaux-parents ? Je me doute, en lisant ce qui te torture, que tu ne t’en fais pas l’avocat, mais avez-vous quelque projet allant dans ce sens ?
Si tel était le cas, fais-le moi savoir ! Jacob aimerait tant revoir sa tante qui lui manque beaucoup… surtout maintenant… et puis mes beaux-parents s’inquiètent… Ils n’ont eu que très peu de nouvelles depuis qu’elle est partie te rejoindre quittant ce si sombre individu… Quand je vois l’état de son amie Mathilde depuis qu’elle le fréquente… pathétique… une si gentille fille… Il faudrait que je l’invite à prendre un café un jour… voir si je n’arriverai pas à la détourner du chemin destructeur qu’elle semble emprunter.
Mais assez parlé de mon coté de la lettre, je crois qu’il est temps que nous planifions la manière la plus douce de faire jaillir la vérité…. A moins que tu préfères que nous laissions le temps se charger de faire son oeuvre… Qu’en penses-tu ? Souhaites-tu que je passe aux aveux ? Après tout maintenant qu’elle est « sauvée », elle n’a plus besoin de moi… Je peux donc endosser la complète responsabilité de ce que nous avons accompli…
A te lire
Amitiés

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