Croire en l’être humain dans les transports en commun

Ce soir, comme chaque soir de semaine, ma vie va au gré des transports ; cahotiquement régulière, l’heure qui mène de mon paysage laborieux à ma chaumière n’en est pas moins riche de rebondissements anecdotiques et de surprises communes, esquisses de sourires délavés dans l’aquarelle du temps.

Souvent, je me prête à chercher ce qui, dans un visage croisé, dans un panneau publicitaire entraperçu, dans un graffiti effacé, dans le mur d’un immeuble biscornu, retiendra mon attention plus d’une seconde. Je trouve souvent mon bonheur et le narre avec l’entrain que j’ai fait mien, sous forme de brouillons griffonnés à la hâte. Histoire de laisser, ici ou ailleurs, une trace de cette vie qui palpite et qui, à chaque instant, suscite mon intérêt.

Le tram de ce soir était semblable à celui d’hier. Un ciel plus gris sans doute, et une chaleur pesante faite de lourds nuages annonçaient une pluie, qui encore à cette heure, se fait languir.

J’avais pris ma place, dans le premier carré à gauche à l’avant de la première rame, contre la fenêtre, dans le sens de la route. Sans doute est-ce par habitude, ou pour se créer un refuge dans l’anonymat des transports, que l’usager que je suis s’est-il attribué son espace à lui, réconfortant, dans ce moment de foule. Les autres voyageurs quotidiens font-ils de même ?…

Je laissais aller mon regard sur les géométries citadines au gré du paysage avalé par les rails, quand mon attention se fit rappelée au coeur du wagon par une agitation plus soutenue.

Un homme, la quarantaine, les yeux vides de toute expression humaine, vociférait au sein de la rame. Il hurlait plus que ne parlait, dans une langue qu’il était probablement le seul à comprendre, s’agitait en tous sens et haranguait les usagers debout autour de lui. Il était effrayant. Glaçant de folie et peut-être brûlant de mauvais alcool.

J’ai sans doute eu peur, un moment, qu’il ne se passe « quelque chose ». Un problème, une altercation, un drame…

Le tram est arrivé en station, et la porte s’est ouverte. Il a fait mine de descendre, puis est remonté, puis est ressorti encore. Il tenait la porte et semblait se battre contre quelque fantôme. Il fut sur le quai et la porte se referma. Là, il voulu retenir le wagon, frappa à la porte, et fit de grands signes pour que le tram s’arrête. Le chauffeur continua sa route.

Le tram devint silence.

Puis nous avons compris, les uns et les autres, le sens du dernier geste du fou : il avait laissé, dans le couloir, son bagage biscornu et sale, lourd de couverture et de nombreux voyages.

Les passagers, moi comprise, nous mîmes à nous parler. Chacun avait eu peur de l’homme, mais tous, d’un commun accord, pensions nécessaire que cette maison de toile usée soit promptement rendue à son propriétaire. Un passager cogna à la vitre du conducteur, qui pourtant ne s’arrêta qu’à la station suivante. Un autre sortit de la rame pour aller expliquer l’affaire à celui, qui, aux commandes,  ne l’avait sans doute pas saisie. Enfin, un troisième empoigna le bagage et partit avec, pour rendre à son propriétaire son bien, abandonnant de fait sa course pour une autre plus noble.

J’ai aimé ce moment, et qu’au-delà de la folie, les êtres qui m’entourent soient capables de grandeur dans les toutes petites choses. Ce soir encore, j’ai aimé l’humanité des inconnus et leur capacité à choisir d’être bons, même devant la folie. Et j’aime à croire que c’est ainsi que nous nous sauverons nous-mêmes.

Publicités

2 réflexions sur “Croire en l’être humain dans les transports en commun

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s