Un morceau d’automne

Tout était roux à présent. La fière, chaleureuse et aimante saison d’été avait laissé sa place aux frémissements des arbres, aux frissons des amants, aux étoffes plus lourdes, à l’air ambiant plus franc. Automne s’avançait, fier de son costume prometteur d’autant de potages fumants que de vins gouleyants. Tout était roux. De l’or du couchant aux tapis de feuilles, des étangs en miroir aux herbes folles, des lambeaux de nuages aux lèvres des passants ; entre le cuivre et l’or, la chaleur n’était plus que dans les tons du tableau.

Est-ce de ce pourpre, de cet ocre, que naît la mélancolie des âmes ? Ou bien des regrets de n’avoir pas aimé l’été à la hauteur des passions que la saison brûlante offre à qui veut les goûter ?

Les poings fermés dans les poches de mon manteau, la mine boudeuse, triste d’avoir remisé pour des mois paréos et tenues de plage, j’envoyais fermement la pointe de ma botte au creux d’un monticule de feuilles amassées juste là, au beau milieu de l’allée où me menait ma promenade. L’action n’avait en rien été préméditée, et sans doute procédait-elle davantage du réflexe enfantin que du mécontentement de n’être plus choyée par les heures de ma saison préférée. Ce coup de pied fut ainsi, sans bien que je le saisisse, un joli coup du sort. Car le jaillissement qui s’ensuivit fut au-delà de toutes les espérances de l’enfance. Les feuilles, dormant au sol, se virent projetées en l’air et se mirent à danser telle une volée de jeunes moineaux cherchant en tous sens leur mère. Puis, une fois l’élan donné par mon talon pondéré, elles prirent le temps de, doucement, redescendre en chancelant.

« Finalement, c’est presque aussi joli que lorsqu’au printemps, les fleurs des Sakura dansent au gré du vent… »

Je tournais la tête. Une dame sans âge, assise sur un banc, me souriait.  Elle avait les joues du même rose pâle que la fin de cette journée. Dans ses yeux rieurs, se lisait le savoir des saisons.

Je ne dis rien et m’assis à ses côtés. Silencieuses, nous regardions l’automne se fondre dans les dernières heures du jour. Nous écoutions le vent chanter dans les branches et accompagner en bourdon la litanie des oiseaux. Nous humions les parfums âcres de la terre et des mousses qui couvraient les parterres. Nous hésitions toutes deux à briser le moment par le début d’un discours.

Face à nous, la statue d’une femme aussi callipyge que peu vêtue nous couvait de son air attendri, semblant nous remercier de ne pas mêler à la symphonie pastorale ambiante, un déluge de propos amphigouriques, dont les humains sont pourtant si friands.

La vieille dame et moi nous regardâmes, et comprîmes alors que le fil de nos pensées était semblable. Ce fut un grand éclat de rire qui sortit de nos gorges emmitouflées. Dans son regard empli de joyeux feux follets, aucune marque de ses nombreux printemps. En cet instant d’octobre, elle était le bonheur sans âge, assis sur un banc, dans l’allée d’un parc frissonnant. C’est alors que, lentement, son corps bascula vers l’avant, et, s’agrippant à sa canne, elle se leva en tremblant. À peine eus-je esquissé l’ébauche d’un geste afin de l’aider qu’elle le repoussa d’un signe de la main. Je la vis s’en aller vers un autre futur que le mien, et imperceptiblement s’effacer à l’orée du parc.

Il est des destins que l’on croise et qui ne sont que fugaces moments, dont le souvenir s’évaporera aussi vite qu’un songe, mais ce nonobstant, qui chargeront notre âme d’un petit supplément venu des leurs, et pour lesquels il est bon d’avoir un peu de reconnaissance…

Henri LE SIDANER "Automne, Hampton Court"

 

@JiZiBeL a eu la gentillesse de prêter sa voix au texte. Vous pouvez l’écouter, juste là. Merci à elle !

 

 

Les mots en bleu dans ce billet ont été proposés par des amis des réseaux et devaient être inclus dans un texte libre de toutes autres contraintes. Vous pourrez lire ici les productions proposées par d’autres (cliquez sur le titre et hop !) :

  • @Cyremad : Premières Gorgées
  • @Zwarno : Beaucoup d’eau bruit pour rien
  • @zerocopek : Les années folles (texte à retrouver dans les commentaires de ce billet, l’ami n’ayant pas de blog)
  • @PortmeirionSix : Mélodie Automnale (à lire dans les commentaires ci-dessous également)
  • @Marietopic : Marinière
  • @TotoCelplubow : Quand Frénégonde perd sa tunique, alors que toi jamais (à lire dans la partie « commentaires » de ce billet – dont l’affichage se fait en cliquant sur le petit rond assorti d’un numéro en indiquant le nombre )

Chacun peut participer ! Si vous voulez vous essayer à la manœuvre, rien de plus simple : utilisez les mots « Feu follet, callipyge, saperlipopette, nonobstant, ébauche, amphigourique et gouleyant » et signalez-moi votre production par un commentaire. Elle sera ajoutée à la liste ci-dessus.

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6 réflexions sur “Un morceau d’automne

  1. NDLR : @zerocopek n’ayant pas de blog, nous hébergeons ici ses mots. Bravo à lui d’avoir relevé le défi ! Bonne lecture à tous

    Les années folles

    Parfois les souvenirs sont amphigouriques, perdus au fond de la mémoire. Les traces d’une vie se cachent, se terrent, et quelques fois ressortent à des moments bien particuliers.
    Tiens, le plop de cette bouteille de Vouvray me fait systématiquement lancer un saperlipopette en souvenir de ces années folles, où, étudiant je parcourais les caves à vélo. Enfin, je, nous plutôt. Trois lascars sur des vélos de ville qui, de bon matin, séchaient les cours de Droit et les étudiantes callipyges pour retrouver le cul de bouteilles bien pleines.
    Le Code civil et ses articles sur le droit de la famille était remplacé par des cuvées à l’alinéa sec, demi-sec et des verres gouleyants qui développaient nos papilles et notre soif d’apprendre.
    « Saperlipopette », cette expression reste accrochée au demi-sec de 1985. Cette année vinicole qui constitua l’ébauche d’une cave qui allait se remplir, puis se vider, puis se remplir, puis se vider…cela au gré de nos quelques francs gagnés, pour ma part, en écrivant quelques lignes dans le canard local nonobstant mon manque flagrant de maîtrise des tournures de phrases.
    Mais ce souvenir ne serait pas complet sans se rappeler les retour à vélo, les cartons de bouteilles sur les portes-bagages, et l’ivresse acquise de cave en cave qui nous faisait voir quelques feux follets le long de la Loire.
    Ces années étaient folles…

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  2. NDLR : Voici le texte de @PortmeirionSix qui ne dispose pas de blog. Bonne lecture !

    « SAPERLIPOPETTE! reste-t-il au moins des biscuits d’apéro de l’autre jour? j’ai envie de faire un puzzle!  » lança Omaha Jones du fond de son bureau, un verre de vinasse gouleyante à la main.
    Le fameux archéologue, était encore sous l’emprise de l’alcool…
    Nonobstant ces quelques propos amphigouriques, reliquats d’une soirée encore bien arrosée, c’était un homme bourru et sensé.
    Tandis qu’il fixait du regard le collier du grand chef Maya « Yadla Tartopoal », ébauche d’une future expédition, un « ange » fit irruption dans le bureau.
    Marylin etait la secrétaire d’Omaha ou plutôt sa « venus callypige » comme il aimait à l’appeler.
    Ses formes lui rappelaient celles de Sophia Loren dans « La grande Vadrouille » son film préféré…
    (un de ces westerns spaghettis dont François Truffaut avait le secret.)
    « Monsieur, je n’ai pu trouver que quelques Tucs et 3 olives » se désola Marylin.
    « C’EST TOUT!? DONNEZ MOI CA ! » gronda Omaha.
    Marylin, le rouge aux joues, ne demanda pas son reste!
    Elle posa le tout sur le Bureau et déguerpit tel un feu follet.
    Omaha réunit alors les Tucs et les olives et… EUREKA ! (comme l’aurait dit en son temps Théophacle le célèbre dompteur de pingouins grecs)
    Car de ce jour mes amis, il reste une découverte à laquelle nul autre homme ne pourra prétendre : Le tuc aux olives.

    Aimé par 2 people

  3. NDLR : Voici le texte de @TotoCelplubow qui est très heureux de vous offrir ses lignes ! Bonne lecture !

    Saperlipopette !! Frénégonde s’installait alors dans une position lascive, presque callipyge, me laissant deviner l’ébauche de ses charmes, générant au plus profond de mon être un feu follet dont l’ardeur n’avait rien à envier au plus gouleyant des breuvages, et ce nonobstant la feinte froideur que je tentais vainement d’imposer à mon visage.
    Et c’est au travers de cette seule et même phrase, volontairement amphigourique, que je m’emploie à solder brièvement, le crédit de mots mis à disposition de mon actif.
    Mais je devais déjà m’évader de ce rêve et me rendre à la violente évidence d’un réveil dans ce nouveau matin froid. Il me fallait troquer la douceur de ma couette, contre les parements d’usage en ces périodes de transitions thermiques, qui ne trouvent de réconfort que dans le gain bien illusoire, d’une heure dérobée au temps une fois l’an. L’automne était là.
    Cette saison qui sonne la mort d’une parenthèse de nos vies, et l’avènement d’une autre. Celle –là même qui nous invite, dans une douleur presque délicieuse, emprunte d’un certain sadisme, à reposer nos âmes en même temps que cette nature, épuisée par trop de chaleurs, trop de sécheresses consécutives, trop d’éclats de lumières, trop de renaissances cycliques et perpétuelles.
    Ces instants durant lesquels les arbres, dans leur trop grande mansuétude, se défont de leurs ramages pour nous couvrir. Se mettent à nu pour adoucir nos pas sur des chemins devenus trop durs et trop rigides. Nous laissent découvrir un ciel lourd, si présent, dont nous avions un peu perdu la saveur et le souvenir.
    Ces mois où nos yeux ne peuvent encore une fois, que s’émerveiller du spectacle qui nous est offert. Par ces éclairages bienveillants. Par la diversité des couleurs des cimes, grimant d’une insolente certitude, les infinies nuances d’un feu de cheminée, de l’orange écarlate à la base d’une flamme, au rouge lave fusionnel d’un tison, et qu’aucun peintre ne parviendra jamais à capturer sur ses palettes.
    Bon et puis c’est la période de ma fête et de mon anniversaire. Alors faut pas trop déconner ni se foutre le doigt dans l’œil, c’est surtout pour ça que je la kiffe sa race cette saison !

    Aimé par 3 people

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