Le goût des bananes flambées, et autres morceaux d’enfance.

Caché au creux de ma mémoire, au creux de la tienne aussi sans doute, Lecteur, et quelles qu’aient été les écorchures que le temps ou les blessures d’alors ont pu lui infliger, il est un monde en refuge bercé de moments d’enfances. Parfois, sporadiquement, je retiens ces souvenirs en mes mains, les malaxe, en extrais le suc, et retrouve en les pressant de mes attentions accrues, un goût semblable en miroir de mon présent. La magie qui alors opère va bien au-delà de l’expérience proustienne et peut mener la voyageuse que je suis dans ce pays que j’oublie le plus souvent et qui constitue mon histoire : celle que j’ai choisi de conserver en moi pour y retrouver des plaisirs enfouis.

Car il est une posture à la vie qui amène bien des soulagements : celle consistant dans le dépassement des souffrances qu’elle a pu nous infliger, en oublier jusqu’à l’existence des plus rudes, et, concomitamment, dans le fait jouir de retrouver, coincés dans sa mémoire, les douceurs et les joies offertes par des instants passés.

Ainsi, ce soir, m’allongeant auprès de l’enfant que j’accompagnais vers le sommeil, je pus le voir s’amuser à créer de ses mains des silhouettes sur le mur de sa chambre. Il commençait ainsi la narration d’une histoire pour lui-même, faite d’animaux et de créatures fantasques, de formes surprenantes et légères, qui s’animaient au rythme du conte intérieur qu’il élaborait. Regarder ses menottes danser ainsi devant la lampe me replongea dans les chorégraphies que je mettais moi-même en scène, dans mon lit au même âge. Je me souvins de mes colombes se métamorphosant en loups qui finissaient par être dévorés par un lapin. Et je souris de voir l’être auquel j’avais donné vie se laisser emporter dans ses rêves par le truchement des mêmes jeux que ceux que j’avais faits avant lui.

Je le laissai alors d’un baiser sur le front et partis à la recherche de mes jadis. Je retrouvai non sans plaisir l’écorce rugueuse du vieux chêne sous les branches duquel je m’allongeais dans les longs après-midis d’été, les joues tachées du jus violacé des mûres dont j’étais friande et qui s’offraient à foison à ma cueillette sauvage. Peu à peu me revint l’odeur aigrelette des vieux coussins remisés que j’ordonnais sous l’arbre pour m’y faire une couche, et celle de l’herbe coupée qui donne faim d’été. J’avais un don prononcé pour la construction de cabanes, et aucun arbre n’effrayait mes aspirations aux cimes. J’y érigeais des refuges qui, en arches de Noé, accueillaient nombre de fées et de sujets de royaumes rêvés. On y prenait le thé, ou plutôt des infusions de feuilles de verveine maraudées dans un potager voisin que je laissais décanter dans l’eau sortie tiède d’un tuyau d’arrosage. Quel merveilleux breuvage ! J’ai de nouveau ce goût terreux et frais qui claque sous ma langue.

J’avais dix ans, peut-être huit alors. C’était doux, au-delà de tout.

Martine Franck - Jeux d'enfants - Magnum Photo

Martine Franck – Jeux d’enfants – Magnum Photo

 

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