Le terrain

001Avec @benuz nous avions très envie de vous proposer un texte. Ses lignes ont une mélodie, les miennes en chantent une autre, nous étions ainsi curieux de connaitre l’air qui pourrait émaner d’une production commune. Je vous invite à lire, bien sûr, nos phrases emmêlées ci-dessous, et encore plus chaudement à parcourir son blog et ses textes. Vous les trouverez ici.

Bonne découverte !

 

Il n’y avait pas grand chose à faire, chez nous. La vie s’organisait autour de ce grand rectangle de gazon que les garçons s’étaient appropriés pour rivaliser de démonstrations viriles balle au pied. Nous, à vrai dire, et même si on ne savait pas encore le formuler, on avait déjà compris tout ça. Leur manière de se confronter les uns aux autres, de mesurer leur puissance, de rire plus fort, d’organiser leur jeu. On les observait du coin de l’œil, notant la musculature dorée de l’un, la foulée de l’autre, on gardait dans nos têtes juvéniles ces images, et parfois, on s’endormait avec, les inscrivant en songe dans les plis de nos oreillers. Entre nous, on les trouvait un peu bêtes, tant ils n’arrivaient pas à saisir les signes d’intérêt que l’une ou l’autre d’entre nous pouvait leur montrer.

N’empêche, je l’aimais ce terrain, malgré tout. Malgré les raclées, les défaites, les blessures, les bastons et les peines. C’est autre chose que les vieux terrains plus ou moins vagues où on jouait avant. Je pourrais sûrement raconter des centaines d’histoires, donner des centaines de raisons qui expliquent pourquoi j’aimais ce terrain. Et de bonnes raisons, avec ça, parce qu’on peut passer beaucoup de temps à réfléchir quand on a que ça à foutre, alors qu’on traîne toute la journée en bas de l’immeuble à vérifier l’état des murs, ou quand on reste assis des heures sur un banc à se rouler des pètes tandis que nos daronnes nettoient les chiottes de leurs boss, ou qu’on va à l’école dans un matin noir comme ma peau et qu’on se drape dans ses propres pensées qui protègent du froid hivernal.

Le quartier dans lequel nous apprenions à grandir était situé en haut d’une colline. Quelques terrains vagues promis à de futures et néanmoins très hypothétiques promotions immobilières l’entouraient. Une rue, que nous nommions « l’avenue », conduisait ses habitants du centre administratif jusqu’à leur lieu de résidence. Là, au sommet, se dressaient des tours grattant les nuages, des barres affalées telles des baleines échouées, et quelque bâtiment communal désaffecté dont l’architecture rappelait la couleur politique des plus carmin de la ville. Le terrain se trouvait au cœur de ce bouquet de béton. Tel la piste de l’arène.

Le terrain, pendant les vacances, je crois bien qu’on y passait tellement de temps dessus que plus personne ne savait combien de temps on y passait réellement, et quand les indiens ne jouaient pas au cricket, David sortait son ballon en cuir qu’il avait reçu pour ses treize ans et on jouait au football.

Aux heures douces, parfois, je délaissais le groupe qui s’était retrouvé chez l’une de nous. J’allais les regarder. Dans l’herbe tendre, sous le noyer, qui en avait vu bien d’autres avant les barres, le bitume et les tours, j’étendais un châle et m’asseyais, le dos contre le tronc du vieil arbre. J’avais un livre, des écouteurs, et le chant du vent. Je feignais une occupation. Et je les regardais.

On était de bons footballeurs. Beaucoup de jeunes désœuvrés sont de bons footballeurs, bien plus que ce que les gens s’imaginent. C’est peut-être qu’on a besoin de mouiller le maillot comme d’une thérapie, tout comme le mec qui a du fric a besoin d’aller voir son psychiatre deux fois par semaine pour rester d’aplomb malgré ses problèmes mentaux. Je me rappelle qu’un jour on m’a demandé de rentrer sur le terrain pour jouer avec les grands – le jour où Francky s’est fait cassé en deux par un mec de l’équipe adverse. J’étais apparemment la seule option pour devenir le nouvel attaquant. Je pensais que ça ne poserait pas de problème, mais pendant tout le match y a des mecs qui n’arrêtaient pas de gueuler que j’étais pas à la hauteur et puis d’un coup ils ont fermé leurs grandes bouches après que j’ai marqué le but de la victoire. Je me souviens de ma frappe pure, tendue, du ballon qui tournait dans les filets pendant plusieurs secondes et de ma joie intérieure qui me consumait le bide.

Jamais je n’aurais approché d’un ballon. Mais, peu à peu, je comprenais les enjeux, les luttes intestines au moment de la constitution des équipes, la responsabilité des postes, les tactiques. Je comprenais qu’au-delà de mettre la balle au fond des filets, se jouait tout un monde, s’engageait toute une bataille, se brassaient tant de sentiments. Je les regardais. Parfois, percevant un hors-jeu non signalé, je me mordais les lèvres jusqu’au sang afin de ne pas me trahir. Combien de fois ai-je eu envie de leur dire que leur organisation en 4-2-4 ne me semblait pas des plus judicieuses, combien de fois aurais-je pu gagné aux paris des résultats des matchs, à combien de reprises ai-je désiré faire taire leurs disputes pour que le matchs reprenne ? Car ce qui les unissait, bien au-delà de la partie de ballon, c’était leur amitié faite de coups de gueule, et de coups de poing. Ils n’étaient jamais d’accord. Et je crois à présent que c’était leur façon à eux de s’aimer.

Fallait voir la bienheureuse tronche que j’ai tirée la première fois où le verdoyant terrain s’est dressé devant moi, avec ses herbes plus hautes dans les ornières, les gros nuages transparents reliés entre eux par de fines lignes de fumée claire comme les connexions d’un cerveau, manière de signifier que là-haut aussi, dans le ciel, l’union fait la force. Et puis non loin de là, de gros camions de transport faisaient grincer leurs chargements en déboulant dans les virages toutes calandres bringuebalantes au vent. Ce jour-là, le soleil m’aveuglait, et je me souviens avoir esquissé le geste de mettre ma main en visière pour me protéger les yeux et de m’être ravisé, décidant que ce serait dommage de dissocier le ciel de la terre, de ne pas profiter de l’ensemble du truc, alors j’ai baissé la main, choisissant plutôt de plisser les yeux et d’apercevoir le terrain qui se détachait sur le fabuleux décor de l’après-midi.

 

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