En Arles, un peu d’humanité souriante.

Lecteur, si au gré de tes pérégrinations divagatoires, tu te retrouves sur le chemin de la ville d’Arles, ne fais pas de détour, et poursuis ta route jusqu’au coeur de ce bourg ensoleillé.

Emprunte une ruelle du vieux centre, remonte l’une de ses rues, admire l’enchevêtrement amoureux de ses venelles, contemple la fierté de ses murs aux frontons dorés que chèvrefeuille et glycine embrassent de leur odorant et fougueux baiser végétal, foule de tes pas les pavés plats qui offrent à ta marche un appel à la rêverie.

Et la Camargue dans sa folie sauvage, dans sa fierté aussi rugueuse qu’avenante, te fera dévorer les parfums de l’arrière pays méridional.

Je pourrais te parler d’Arles longtemps, tant cogne en moi le souvenir d’émotions esthétiques puissantes, tant mes escales en cette terre sont celles d’un voyage au coeur de l’humanité.

Ne vivant cette ville que durant le temps fort annuel de ses rencontres photographiques bien connues, je pourrais te narrer la rétrospective en l’honneur de Willy Ronis, que je vis quelques jours avant le décès du grand monsieur, je pourrais te raconter combien l’histoire de Lucien Clergue me transporte et à quel point j’admire l’homme autant que l’artiste, je pourrais tout aussi bien te conter comment j’ai discrètement écrasé une larme devant les oeuvres de Chema Madoz, ou ce qui m’a plu dans les montages de Nan Goldin.

Mais je veux te parler d’un événement de toute autre importance.

Van Gogh - Le Jardin de l'Hôtel Dieu

Van Gogh – Le Jardin de l’Hôtel Dieu

Il est un endroit à Arles que l’on nomme aujourd’hui espace Van Gogh, le peintre ayant passé quelques temps en son giron – Hôtel Dieu qu’il était de son état originel. Le Néerlandais bien connu a laissé à la postérité des images peintes du jardin central, fleuri et multicolore autant que géométrique, dont celle dont je t’offre ici la reproduction.

Aujourd’hui, le cadre est resté étrangement proche de la peinture. La fontaine abreuve toujours de son murmure les passants qui l’écoutent, la végétation est toujours aussi vive que savamment et élégamment désordonnée dans des parterres néanmoins très tenus, et les arbres qui bordent ce grand carré fleuri offrent sans faillir leur ombrage à qui le désire.

Lors de notre venue, cette année, le soleil frappait durement la pierre, et après avoir fait le tour des pièces du lieu consacré aux expositions, nous voulûmes un temps profiter du jardin. Nous nous assîmes alors à même le sol, à l’ombre d’une arcade. Nous étions là, silencieux et rêveurs, côte à côte, à écouter le glouglou de l’eau, à regarder les passants les uns après les autres prendre la même pause pour la même photo souvenir, à voir passer les amateurs armés de leurs cinq objectifs et de leur trépied dépassant du sac à dos. Nous profitions de ce bal de la vie, doucement, en rêveries, dans le jardin du peintre.

C’est alors qu’une voix chantante nous sortit de nos songes :

« Il a pensé à tout Van Gogh, sauf à mettre des bancs »

Un personnage, tout droit sorti d’un coup de crayon d’Hugo Pratt, casquette de marin enfoncée sur la tête, bacchantes grisonnantes, bleu de travail repassé, se tenait debout devant nous, un sourire aussi avenant qu’amusé au coin des lèvres.

La moue goguenarde du bonhomme, autant que l’accent méridional, l’effet de la blague et le sens de la phrase qui nous était adressée nous firent lui rendre son sourire, et opiner à l’assertion. Il est vrai que l’endroit n’était pas pourvu de banc… Et que si Van Gogh avait contribué à la renommée de l’endroit, il ne l’avait pas fait particulièrement aménager pour les visites de la postérité !

L’effet de la blague senti, l’homme repartit, mains dans les poches, vers une aile du bâtiment et disparu sous l’un de ses porches.

Nous reprîmes donc notre méditation là où nous l’avions laissée, amusés du bal des touristes, du jeux des enfants et des appareils photographiques, de l’ondulation des végétations dans l’air du jardin.

C’est alors qu’il reparu ; et vint se poster auprès de nous. Toujours assis à même le sol, nous fixâmes ce petit bonhomme sans âge tel un bon géant nous surplombant de toute sa bienveillance. Il reprit la parole, nous jaugeant l’un après l’autre, comme pour s’assurer que nous comprenions bien à quel point il était sérieux :

« Vous savez, moi, je peux vous en faire un en moins de deux minutes, de banc. »

« D’ailleurs, on parie, vous chronométrez ? »

Nous n’eûmes  pas le temps de protester, voulant lui indiquer que ses efforts étaient certes louables mais pas nécessaires, qu’il avait déjà traversé en diagonale le jardin du cloître, muni d’un trousseau énorme tintant à chacun de ses pas et avait atteint la porte d’un petit appentis de laquelle il farfouillait la serrure. Nous l’entendîmes marmonner un instant, et marquer sa satisfaction quand la clinche se mit en branle. Il disparut un instant dans le réduit, et nous le vîmes ressortir portant un moellon. Il le déposa à l’ombre, contre le mur à proximité, puis s’en retourna quérir un second moellon. Enfin, il revint poser deux planches sur le banc improvisé. Et, se postant juste à côté de son mobilier fraîchement constitué, se redressa, nous regarda, et nous dit :

« Voilà, vous serez mieux, ici ! »

Ne pouvant bouder une telle offre, nous traversâmes donc à notre tour le patio, et nous installâmes sur cette assise édifiée tout spécialement à notre attention.

Touchés par le geste, aussi généreux qu’inattendu, nous le remerciâmes chaleureusement. La conversation débuta. Nous apprîmes que l’homme était employé par le site, et qu’il était chargé de son entretien. Il nous dit :

 » Je suis l’homme le plus heureux du monde. Vous voyez, quand il fait beau, je suis là, dans le jardin, quand il fait gris, je suis dans les couloirs, et regardez (il désigna de la main ouverte le décor qui nous entourait) : comment ne peut-on pas être heureux dans la vie, lorsqu’on travaille en un tel endroit ? »

Ainsi, le temps d’un échange, le temps d’un geste gratuit, nous eûmes le plus beau des cadeaux : un peu d’humanité coincée dans un cadre idyllique.

 

Lecteur, si tes pas te mènent jusqu’à Arles, sache qu’il existe là-bas un homme, modeste et discret, et dont je ne sais le nom, qui est l’incarnation-même de la beauté du monde.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s