Un peu de non Grammar Nazi

fôtes

J’aime les mots. Tu l’as sans doute compris, lecteur, en t’aventurant au coeur de mes billets. Je les idolâtre, j’aime quand ils rebondissent, m’émeus lorsqu’ils rigolent, m’attendris quand ils s’entrelacent, écoute leur rythme lorsqu’ils chantent, tremble quand ils évoquent, frissonne tandis qu’ils soupirent ou crient, ouvre grand mes yeux alors qu’ils montrent, désignent, peignent, décorent. Ils sont ma joie. Car le verbe est pour moi vecteur de connaissances, de transmission d’idées, et de poésie. Il est le porteur du savoir, tout autant qu’il est instrument et voix des sentiments. Il n’est à mes yeux meilleure définition du caractère du locuteur que le langage dont il use.

Au delà du signifié et des formes référantes qu’il peut prendre, bien sûr, le signifiant a son importance. En cela, et du point de vue de l’écrit, la nomenclature orthographique doit avoir sa place. C’est en quelque sorte une garantie que le signifié en question (et son concept, sa connotation, son « image mentale ») soit compris par l’émetteur du message de la même manière qu’il le sera par son récepteur. En cela j’entends qu’il ne peut être fait négligence des règles orthographiques, lorsque ces dernières sont le cadre de la signification des mots, et qu’elles permettent tout à la fois fluidité de lecture et discrimination d’homophones.

En revanche, j’aimerais que l’on accepte l’évolution sensible de certaines pratiques, qui, loin d’appauvrir le langage à l’instar de ce que nombre de normatifs présupposent, pourraient permettre de l’enrichir. La langue française, par le conservatisme qui anime ses locuteurs, par l’orgueil démesuré dont beaucoup font preuve à l’égard de son usage, se voit souvent considérée comme un objet fixe, arrêté et qui se doit de ne pas se mouvoir. Les règles, grammaticales, de conjugaison ou orthographiques, se doivent en effet pour beaucoup de ses usagers, de jouer un rôle de garde-fou, voire de geôlier patibulaire, d’un trésor immuable.

Or c’est bien bassement considérer notre patrimoine linguistique que de le voir comme un objet taillé dans la plus dure des pierres, qui souffrirait de dégradation au moindre coup de burin. La langue n’est pas fixe : elle est fleuve. Elle coule. De son premier locuteur à son dernier, elle s’enrichit des limons de son lit, elle nourrit faune et flore, et irrigue le monde ; et le monde l’emprunte et se transporte en ses eaux. La langue n’est fixe que morte. Cela n’a donc rien de réjouissant que de vouloir à tout prix l’enfermer dans un carcan trop petit pour contenir sa richesse.

A bien des égards je trouve aussi déplorable l’usage trop alambiqué, sauvage et anarchique dont certains utilisateurs font preuve avec notre bel instrument, que la posture de ceux qui couperaient la tête du plus petit des contrevenants. Souvent, il me semble important de savoir raison et équilibre garder, et consentir des écarts, soit involontaires, soit ne jouant pas sur la pertinence du discours, plutôt que faire le procès du moindre « s » manquant.

Voilà concernant le respect des normes.

Autre idée reçue : celle de la perte de vitesse de l’écrit et de la lecture. A mon sens, dire que le nombre de personnes qui lisent et écrivent est en constante diminution, c’est dire une grosse bêtise. Notre ère est celle de l’écrit. Tous les adolescents pratiquent l’art d’un langage du sms, certes peut-être semi crypté pour les non initiés, qui passe par l’écrit, et par la lecture. Le nombre d’ordinateurs personnels s’est démultiplié, et les réseaux sociaux sont loin d’être désertés. Et leur usage, si tant est qu’il soit nécessaire de le souligner ici, se pratique par l’écrit, et par la lecture. Il est donc primordial pour moi de souligner que l’écrit a des jours heureux devant lui, et de nombreux !

Enfin, dernier point : notre luxuriant lexique, notre bien commun, notre véritable patrimoine : notre vocabulaire. Il est souvent indiqué par les vieux barbons que les nouvelles générations n’en disposent que de très peu. C’est oublier l’usage qu’eux-mêmes pouvaient faire au même âge de la langue (et qu’alors son homonyme anatomique devait bien davantage les préoccuper que la diversification des acceptions pouvant le désigner).

En un certain sens, les réquisitoires contre l’usage par les jeunes générations, qu’il m’est fréquent de lire, me semblent, et je m’en excuse auprès de ceux qui les tiennent, être l’apanage des vieux cons.

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5 réflexions sur “Un peu de non Grammar Nazi

  1. Quel point de vue intéressant… je crois que je pourrais même y adhérer… A ceci près que malheureusement, si le constat de la dite évolution de la langue peut-être partagé, si même le bienfondé d’une évolution peut être débattu voire même adoubé par l’Académie, le diagnostic lui c’est autre chose…
    Comme tu l’indiques dans ton propos liminaire, et tu es sans nul doute plus compétente que moi en la matière, la langue, les mots, les locutions sont ce qui nous permet de communiquer. Il parait essentiel que les règles qui les régissent et les articulent soient partagées par tous afin que nous puissions vivre en évitant les incompréhensions ou les malentendus qui finiraient par avoir raison de notre « vivre ensemble ».
    Faire bouger les lignes, changer les règles, pourquoi pas mais à quelle fin ?
    Pratiquer la tolérance en matière d’orthographe et de grammaire est, certes, la démonstration d’une ouverture d’esprit de bon aloi dans une époque où le moindre signe rigidité est vu comme un appel au viol collectif (je parle ici de viol intellectuel, moral ou autre sensibilité compassionnelle, bande de coquinous). Mais on ne peut s’empêcher, si tant est qu’on prenne le temps d’y penser un peu, de s’interroger sur ce qu’implique potentiellement une telle tolérance, sur le message que donne des écrits dont la qualité orthographique, grammaticale ou même sémantique laisse à désirer.
    Si, en effet, une langue, comme toute chose d’ailleurs, qui ne bouge pas finit par mourir cela ne signifie pas que ses évolutions doivent être régies par ceux qui en maîtrisent le moins la subtilité des règles car à ce moment-là, on prend le risque de tuer la spécificité de la langue, ici française, et de se retrouver somme toute devant un mode d’expression ne permettant de n’échanger que sur les contingences matérielles (métro, boulot, dodo). D’autre part, je pense que la majeure partie des fautes de langue commises, le sont par non pas une absence de connaissance de la langue mais par celle de la relecture (et je me mets en tête de gondole du palmarès de ceux qui n’aiment pas se relire). En toute sincérité 90% des fautes d’accord, de grammaire, peuvent être évitées par un simple repassage rétinien sur l’écrit. Et puis se relire permet de s’assurer que le message que l’on souhaite faire passer n’offre pas de fausse interprétation ainsi qu’il offre à celui qui s’exprime l’opportunité de changer d’avis ou de nuancer sa pensée. Ne pas s’astreindre à cet exercice démontre, toute chose égale par ailleurs, une désinvolture qui peut confiner à l’arrogance, c’est un peu comme de dire « de toute façon, c’est ce que je pense et j’ai bien raison de le penser ».
    D’autre part, tu m’accorderas que la lecture et l’écriture sont parmi les tous premiers outils que l’on donne aux plus jeunes pour se débrouiller dans le monde qui soient régis par des règles, des codes. Quel message délivre-t-on quand l’on fait semblant de ne pas remarquer un « s » manquant, un accord raté ? On ne change pas le code de la route parce que nos jeunes ne respectent pas les feux rouges…
    Enfin, il est bien entendu que nous ne sommes pas tous égaux devant la langue, en particulier devant l’écrit, au même titre que nous ne sommes pas tous égaux devant les maths ou la physique. Alors, oui, tu me diras (peut-être) que les Maths et la Physique sont des sciences dures et que tordre leurs règles est vain ou impossible. Je te répondrais alors que non et même sans doute que c’est parce que certains, voire même de très jeunes certains, ont commis des « fautes » que leurs sciences a été changé pour ceux qui les ont suivi… mais ils maitrisaient tous les règles d’avant… car, de mon point de vue, il est certain qu’une langue vivante se doit d’évoluer mais ces règles et l’Histoire de celles-ci devraient, à mon sens, être sues et rappeler sans cesse…
    Et pourtant je ne suis pas un grammar nazi … (expression qui me gêne d’ailleurs tant elle tente de diaboliser celui ou celle qui aurait le parti pris opposé)

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    • Il ne s’agit pas de vouloir faire bouger les lignes. La langue se débrouille très bien toute seule pour ne pas subir les « volontés » de ses locuteurs, qu’ils soient pour son évolution ou pour sa conservation. La seule manière de bloquer la langue est de faire disparaître les influences qu’elle pourrait subir, venant des patois locaux ou des langues voisines. Et en cela mener campagne sanglante et destructrice contre les usages. Ce qui peut s’avérer très perturbant, voire dévastateur pour les locuteurs. Je ne reviendrai pas ici sur les chocs et les souffrances causés par l’interdiction de l’usage des patois, ou même des langues régionales.
      Par ailleurs, il me semble primordial de ne pas considérer toutes les erreurs de manière uniforme et sans distinction. C’est ce que je voulais dire dans mon second paragraphe. L’usage normé se doit d’être respecté lorsque, au-delà de transmettre un message, il en discrimine un autre, homophone, mais sémantiquement différent au point qu’il pourrait désigner toute autre chose.
      Pour revenir sur ta considération au sujet des locuteurs, prescripteurs de changements mais les moins maîtres de l’usage premier ( « cela ne signifie pas que ses évolutions doivent être régies par ceux qui en maîtrisent le moins la subtilité des règles » ), comme je le disais, ce n’est pas l’individu seul qui fait évoluer l’usage, c’est l’ensemble de ses locuteurs, sans considération de leurs aptitudes individuelles face à la pratique. Chacun de nous doit voir midi à sa porte et réfléchir sur la « correction » de son usage et jauger de sa volonté de respecter au mieux les règles qu’on lui a fait apprendre.
      Avant la lecture et l’écriture, nombre d’outils sont transmis aux plus jeunes qui sont régis par des règles, des codes. Tout l’apprentissage de l’autonomie, du vivre ensemble, en est constitué, et l’écriture et la lecture sont loin d’être les premiers outils permettant de se débrouiller dans le monde (cela sous-entendrait, à titre d’exemple, qu’une personne analphabète, ou illettrée, serait dans l’impossibilité complète de vivre dans notre monde, ce qui, même handicapant, n’est fort heureusement pas le cas)
      Par ailleurs, crois-tu que le « s » manquant délivre un message aussi fort et marquant que tu le sous-entends ? Là encore, j’insiste sur le fait que le sémantisme n’est pas aussi prégnant dans cette faute d’accord qu’elle ne l’est lorsque l’usager écrit con qu’ombre plutôt que concombre 😉
      Enfin, comme pour toutes les sciences, mon point de vue est que leur évolution se doit d’accepter que les règles ne sont pas immuables et que c’est justement en essayant, en découvrant et en proposant au-delà de ce qui était entendu comme erreur que l’intérêt novateur peut être perçu, et proposé comme nouvelle règle !

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      • Je ne me posais pas dans ce commentaire en gardien du temple. J’indiquais simplement que je ne croyais pas que les s manquants soient des évolutions de la langues et je ne mettais surtout pas sur un même plan la faute d’inattention de l’erreur par illettrisme. Tu as tout à fait raison quand tu dis que les sciences doivent accepter que leurs règles puissent être un jour changer, et pas seulement à la marge mais même dans leur fondement. Mais d’une part comme je l’indiquais, celui qui s’amuserait (ou pas d’ailleurs) à effectuer cet exercice devrait tout de même maîtriser un minimum les règles qui les régissent. D’autre part, n’étant pas un expert de la linguistique, j’exprimais mon sentiment de profane en la matière pour noter que si effectivement on ne peut pas imputer à un illettré la responsabilité entière de son ignorance de la langue écrite, on ne devrait pas non plus le mettre sur un même plan qu’une personne qui, par indifférence, provocation ou paresse, omet tel ou tel accord ou rate telle ou telle conjugaison. Ce n’est pas faire vivre la langue écrite que de commettre des erreurs par pure négligence, à mon sens.

        L’écrit, comme l’oral, sont des moyens que nous utilisons pour échanger. Respecter un minimum son propre écrit, et je ne parle pas de savoir conjuguer sans faute à l’imparfait du subjonctif ou d’entretenir l’existence de mots désuets comme oxymoron, allégorie ou abstrus, n’est-ce pas respecter celui à qui on adresse nos mots… Est-ce anormal de, de temps en temps, rappeler à l’ordre un « e » qui échappe à une féminisation ou un « x » qui nous rappelle que nous sommes pluriels ? Je ne pense pas…

        Je ne pense pas qu’aimer les mots, leurs règles d’utilisation soit antinomique d’aimer les gens et je ne suis pas persuadé que la tolérance en toute chose soit souhaitable.
        Alors si des mœurs du temps nous devrions moins nous mettre en peine et si nous faisions grâce, un peu à la nature humaine, on pourrait considérer que rappeler à la règle un rêveur laissant traîner tant d’oubli qu’il finit par être incompréhensible n’est pas pratiquer un totalitarisme de salon mais de dire à l’autre « tu existes, je t’ai lu(e) »

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  2. J’aime beaucoup la première partie de ton constat. L’attachement aux mots se sent dans tes propos, et l’ouverture à l’évolution du langage est une bonne chose. Il est loin le temps de Rabelais et du « vieux françois ». Et puis, à nouveaux usages et nouveaux modes de vie, nouveaux mots. Les téléphones étant désormais doués d’une intelligence, y compris orthographique, que nous n’avons pas, il fallait bien trouver un terme pour signifier leurs nouvelles fonctionnalités. On peut d’ailleurs regretter que les Français se laissent piquer les occasions de se montrer créatifs par leurs voisins anglo-saxons pour adopter les termes choisis par ces derniers, tels le smartphone cité à l’instant, mais aussi l’open space, le selfie, le management, le talk-show, le concert live etc. S’ils se sentent bridés, alors cet état est à déplorer et j’invite mes concitoyens à créer des termes nouveaux là où il n’en existe pas de satisfaisant.

    Cependant, je dois concéder être une vieille conne. Bon, je n’ai ni rides ni cheveux blancs, mais il m’est fort désagréable de voir que l’application mise dans la rédaction des e-mails et sms ne fait qu’aller en se détériorant, et que, de fait, le niveau général d’orthographe décline. Le niveau d’attention aussi. Y compris dans les grands quotidiens nationaux, qui, ayant viré une bonne part de leurs secrétaires de rédaction pour faire face à la crise, publient en ligne et/ou impriment des articles contenant deux à trois fautes d’orthographe chacun. Et les personnes prenant l’habitude d’utiliser uniquement le langage sms ne sont pas précisément ceux qui magnifient la langue en l’enrichissant. Cette créativité se reflète parfois jusqu’à leur Sévé, où sont détaillé leurs x-p-riansses (ce qui peut certes séduire Têtu ou Lui mais rarement le service RH des vieux croûtons industriels qui s’obstinent à résister à la montée du tertiaire).

    Quant au fait que la lecture et l’écriture aient encore de beaux jours devant eux, je n’en doute pas. En revanche, j’ai remarqué que les lecteurs et apprentis écrivains les plus assidus sont généralement ceux qui ont le moins recours aux sms écrits en mode rébus…. the old-fashioned fucking woman wishes you all the best 😉

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    • Ceux que je désignais comme des « vieux cons », et, tu l’auras compris, uniquement par effet de style, sont ceux qui prétendent que le lexique s’appauvrit. Ce qui est faux. Et basé sur des présupposés identiques à ceux, très français d’ailleurs, qui tout en désignant notre culture avec fierté, déplorent sa déperdition. C’est complètement idiot. Les influences sont dans divers sens, et notre langue est loin de mourir. Qu’elle ne prenne pas les tournants sonnant agréablement aux oreilles normatives est peut être un fait, mais cela ne veut pas dire pour autant qu’elle s’appauvrit. Elle va s’enrichissant d’un vocabulaire figuratif, baigné d’autres cultures, et si l’anglais s’approprie certains domaines de notre lexique, d’autres idiomes s’en approprient d’autant. De même, notre bon Français s’exporte et se retrouve dans des mots d’autres langues, de l’Asie à l’extrême-Occident, et d’un pôle à l’autre. Les langues se mélangent, en un doux « French kiss ». Arrêtons de nous plaindre de nos supposées déperditions !
      Par ailleurs, je souligne une fois encore que je ne traitais pas de « vieux cons » les « grammar nazis » à proprement parler, ceux qui bondissent sur tous les oublieurs de « s » et autres contrevenants aux espaces de ponctuation. Eux ont déjà leur désignation, qui pour moi leur sied à merveille 😉
      Ce billet, en fait, était un appel à la pondération, et à l’écoute. J’ai fait un peu de provoc à la fin, mais je pense que nous nous comprenons très bien 😉

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