25 mots…

peinture king MARCHE SOUS LES BACHES huile 100 x 65 cm galerie laetitia brie comte robert

Un murmure, le froissement des draps, son corps qui s’est mu, peut-être son souffle, seul, m’a éveillée. Le clignotement du radio-réveil m’indique, en rouge, 4:00. Le sommeil m’a quittée. Il n’enveloppe plus que le corps de mon aimé, à mes côtés, si paisiblement pris par les rêves.

J’attrape le déshabillé qui négligemment traine au sol, et m’en vêts. A tâtons je quitte la chambre et sa chaleur. Sur ma peau le frisson de la séparation du lit. Je traverse la maison, vais jusqu’à la fenêtre, dont les persiennes closes impriment des rais de lumières de réverbères sur l’étoffe de ma tenue légère. L’or des candélabres se faufile en arabesques sur ma peau, court dans mes cheveux défaits, et, peu à peu, réchauffe mon âme. J’ai quitté le pays des songes, mais le spectacle qui s’annonce m’offre de belles compensations.

Bientôt, la rue s’animera, les premiers camelots prendront leurs patentes, les maraîchers mettront en place leurs étals, les boulangers laisseront les effluves sortir par la porte de leurs boutiques, appelant la salive dans les bouches gourmandes.

J’entrouvre les volets. Les trottoirs vides reluisent ainsi que des miroirs, encore emprunts de la bruine nocturne. Je suis la première, et j’ai la meilleure place du ballet à venir. Je souris, épiant les mouvements qui peu à peu s’opèrent.

D’abord, une première lumière apparaît derrière les grilles du troquet sur la place. Le garçon de café arrive, des épis plein les cheveux, pour les remonter péniblement. L’effort semble de taille, et les grilles paraissent aussi lourdes que ses paupières. Cruel combat qu’il mène-là ! Dans le commerce, le patron s’est installé derrière le bar, et fait briller le percolateur, qui, servant son premier expresso de la journée en tremblant, fait tintinnabuler les rayonnages de verres qui le jouxtent.

Mon regard quitte l’estaminet, balaye la terre battue entre les marronniers, glisse entre l’un d’eux, ricoche le long de l’immeuble. Un plafonnier s’illumine au quatrième, puis, au second un autre, un autre dans la bâtisse voisine… Bientôt c’est une constellation électrique qui s’offre à ma joie admirative. Le monde, mon petit monde, s’éveille. Douce éclosion de la chorégraphie humaine…

Sur la place, les marchands s’installent. Le primeur a déjà sorti radis et pommes de terre, il pousse quelque cagette afin de disposer les choux-fleurs harmonieusement. Tel un peintre, par touches de couleurs, il compose le tableau de son étal.

Son voisin, de la boulange, regarde circonspect le peintre en végétaux, et s’efforce à ce que ses flutes, baguettes, couronnes et fougasses ne choient pas au sol. Il n’a pas les talents du primeur et envie l’ordonnancement de ses légumes. Prestement, il réagence les petits pains et les boudoirs dont les piles perpétuellement s’effondrent, et que, tel un Sisyphe, il s’emploie à reformer.

Le camion de glaces est pour l’heure aphone, il retient sa mélodie pour une heure acceptable qui fera arriver les premiers badauds, et qui donnera au ciel des lumières suffisamment puissantes pour éteindre celles des candélabres.

Un bonimenteur, sa valise à la main, teste ses entourloupes sur un public imaginaire. Agitant entre ses mains ses marchandises de pacotille, couteaux en plastic, palmes multicolores et fers à défriser, sa voix éclate sur la place, semblant dans l’attente d’un échange. Les autres acteurs, tout affairés qu’ils sont à la mise en place de la représentation, ne semblent avoir cure de l’olibrius démonstratif : l’entrée en scène est proche.

Avec les premières lueurs, le marché est installé, les présentoirs richement garnis, et la place a pris un visage coloré, odorant et gai. Me vient, sourdement, le désir de participer à la fête qui débute. Me noyer au milieu des promeneurs, des porteurs de caddies et des marchands, dans cette altérité que j’observe et qui est un peu en moi-même. Sentir avec elle les parfums d’épices, de terre, de viande, de sucre, d’olives, de poulet grillé, qui exhalent du lieu. Je m’habille prestement, saisis au vol mon panier d’osier et me retrouve avalée par la place et ses occupants.

Le sourire du poissonnier, bonhomme, sa confidence « vous êtes la première aujourd’hui… », son inquiétude « êtes-vous tombée du lit ? », lui donnent le droit à un éclat de rire à la mesure de ses remarques. Peu prompt à comprendre la logique de ma réaction, mais  assez affable pour n’en pas prendre ombrage, il garnit sans plus un mot mon sac de la lotte que je lui commande. Sourire et mercis de ma part, et notre entente est scellée.

Je me dirige vers le pôle opposé, de l’autre côté de l’agora, là où se trouvent les vendeurs d’herbacées. Parmi eux,  il est une toute jeune fille, aussi frêle qu’une fleur de liseron, dont le seul aperçu ferait naître de l’émotion dans le coeur du plus insensible des hommes, qui vend des bouquets de violettes.

De stand en échoppe, de boutique en étal, je fais ainsi chemin, chaloupant entre les diables chargés de cageots, les hommes devisant aux carrefours des présentoirs, les femmes aux cabas alourdis de victuailles. La place s’est emplie en quelques instants.

Paradoxe du temps qui se meut : l’endroit qui était désert fourmille à présent d’une cosmopolite foule, et bientôt sera vide de nouveau. Témoin privilégié, j’admire la valse langoureuse de l’occupation humaine. La danse cyclique m’enveloppe de son charme tendre.

Mais bien vite, le clocher, sentence horlogère, me tire de ma rêverie, et me rappelle que je suis partie sans un mot de mon logis. Je laisse donc derrière moi les reliefs du marché, et retourne en ma demeure.

Je suis accueillie par des effluves de café, et un baiser amoureux. Ma journée date presque d’hier, tant elle me semble avoir débuté depuis longtemps déjà, mais, dans ce baiser, long et doux, la fatigue ne peut se montrer. Dans ce long et doux baiser, les promesses se font délices et bonheur. Dans la chambre en pénombre restée, sur le lit aux draps froissés, il nous restera à nous aimer. Et ainsi, en un sens, combler ce cycle, dit « nycthémère« , de notre affection, et de nos vies unies.

Le texte que vous venez de lire répond aux contraintes d’un jeu d’écriture. Nous étions 25 à participer. Chacun de nous devait proposer un mot qui devrait obligatoirement être intégré dans nos billets. Etant 25, cela constitue donc un assez joli challenge 🙂

Les blogs sont référencés via des liens hypertexte insérés dans les mots que leurs différents auteurs ont proposés pour le jeu.

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9 réflexions sur “25 mots…

  1. wouhaou comme souvent tu peins la scène en quatre dimensions, on y sent même les effluves ! il y a toujours de la sensualité quoique tu écrives 🙂 bravo emilie jolie !

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    • Merci beaucoup ! J’ai quelque peu peiné, je dois l’avouer, mais j’ai pris également grand plaisir à participer à l’aventure 😉
      J’espère qu’il en a été de même pour toi.

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  2. Pingback: 25 mots : L’invitation de midi | Charmithorinx

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