Ouvre les yeux

Vénissieux-20131204-02038

 

Je crois qu’il est temps de te parler sérieusement, lecteur.

Peut-être, par un heureux hasard, retrouveras-tu parmi mes lignes un peu de ta vie. Ou alors découvriras-tu un ailleurs qui ne t’est connu que par la lorgnette médiatique… Peut-être enfin te seras-tu aventuré, par curiosité, envie, volonté de créer ou d’aider, dans l’univers dans lequel je m’apprête à te plonger.

Il est temps de te parler de mon monde. De te donner à comprendre, avec mes clés, rouillées sans doute, sans doute mal ajustées, ce qui palpite et fait rage près de chez toi. Presque sous ton nez, comme dirait ce groupe dont tu as dû chanter les refrains sans en percevoir vraiment le sens au coeur de ton adolescence.

Où je vis, c’est le tier-quar, la cité, la banlieue, la ZUP, la ZEP, la ZSP, la ZUS. Zone Urbaine Sensible. Note ce « sensible », lecteur, tout prend sens en ce terme. Ce qui prend sens aussi, c’est ce Z récurrent de « zone »… L’endroit où l’on zone, où le travail manque. Où il prend d’autres formes, moins conventionnelles, plus répréhensibles.

Je vis ici par choix. J’ai cette chance. Celle de traverser ce monde là, d’en être un élément, mais de ne pas le subir. Ici, les tours appartiennent à des bailleurs sociaux, qui rafistolent de quelques centimes des halls où l’odeur d’urine suinte entre les carreaux de mauvaise faïence. Où l’on préfère l’ascenseur, quand il fonctionne, non pour s’éviter une crampe aux mollets afin d’atteindre un quatorzième étage, mais pour ne pas marcher sur les seringues amoncelées. Où les entrées sont contrôlées par des hommes d’une trentaine d’années, qui connaissent et identifient chaque allée et venue de ce microcosme. Microcosme dont ils sont les maîtres. Il y a des gosses, petits, six ou sept ans, en groupe dehors le soir, alors que la nuit est tombée, entre les tours, sur les parvis. Qui jouent à faire les grands.

Il y a cette petite de cinq ans qui va à l’école seule le matin, chargée de son gros cartable, qui traverse les grandes avenues. Dont personne ne semble se soucier. Dont les vêtements crient la misère. Dont les yeux crient la demande d’amour.

Il y a ces pères usés, ces mères qui souvent travaillent beaucoup pour un pécule qui limite au Leader Price du coin les réjouissances hebdomadaires. Il y a la pauvreté dans les professions honnêtes et peu rentables, et, autre alternative, il y a le trafic à la vue de tous, beaucoup plus lucratif mais faisant dramatiquement baisser l’espérance de vie de ceux qui s’y frottent.

Il y a un équilibre entre ces deux forces. Ne crois pas, toi qui viens de t’aventurer entre deux barres d’immeubles, que la peur règne en ces lieux. Tout est très bien rôdé. Celui qui vit du trafic est affable, salue chaque habitant, porte les courses des mamans, aide en menus dépannages. Et ainsi, est mieux intégré que quiconque à l’univers dans lequel il gravite. Il connaît par coeur tous les codes, si nombreux et si différents qu’ils puissent être de ceux d’autres mondes. Il les maîtrise.

Parce qu’on y vit, la perception qu’on a de ce monde est celle d’être chez soi. Un chez soi parfois violent, misérable, mais un chez soi. Comme je te le disais, la peur n’est ressentie que par le dehors, par ceux qui arrivent ici sans les codes, avec leur bagage de présupposés sur ce monde. Par ceux, aussi, qui n’y ont jamais posé un seul orteil.

L’espace public, les lieux d’occupation communs à tous les habitants, que sont les halls, les allées, les parcs, les esplanades, a été abandonné des pouvoirs publics. A la place, d’autres formes d’organisations s’installent. Les regroupements sectaires, les trafiquants, les associations obscures ont le loisir d’occuper un vide palpable.

Ce discours et bien d’autres du même acabit (je ne m’étendrai nullement ici sur les échecs scolaires, les problématiques ethniques, les difficultés liées à l’éclatement des familles, les tentations religieuses, les codes et cultures remis en question, la désertification commerçante) tu as déjà bien dû les lire cent fois. Peu importe. Cette 101ème description est nécessaire à mes yeux. Pour te dire que ce monde existe. Et qu’il y vit de nombreux êtres.

Ce qui est formidable, et qui mérite une attention soutenue, c’est qu’au milieu de la misère, fleurissent les plus belles de toutes les initiatives humaines, naissent les plus grands élans de générosité, surgissent les plus ingénieuses créations qu’il m’ait jamais été donné de voir.

Dans cet univers de bout de ficelle, où la violence dans les mots est coutume, où chaque place de chacun des acteurs se doit d’être tenue telle qu’on l’attend, dans ce monde aussi pauvre et cruel, j’ai reçu les plus beaux des cadeaux. Ceux qui venaient du fond de l’âme. J’ai vu une solidarité telle que des familles ont été relevées par leurs voisins. J’ai vu des femmes passer des nuits entières à confectionner des gâteaux, gratuitement, pour célébrer un mariage auquel elles n’assisteraient pas. J’ai vu les plus vrais sourires qu’il soit jamais donné de voir.

J’ai vu l’humanité, dans ce qu’elle a de plus dur, de plus vil, mais, enfin, de plus extraordinairement beau.

Et j’ai enfin compris à quel point nous sommes tous unis.

En cela, chère amie bourgeoise de ville moyenne, cher cadre supérieur gravitant à la Défense, chère institutrice de campagne, cher ouvrier du bassin minier, je suis toi, tu es moi, et nous sommes, toi autant que moi, les êtres de ces tours. En cela, on ne peut pas fermer les yeux. Ouvrons les sur ce monde, n’en ayons plus jamais peur, et aidons à ce qu’il ne soit plus vu comme la verrue de celui duquel nous venons.

 

 

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2 réflexions sur “Ouvre les yeux

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