Vapeurs

Viens lecteur, prends ma main, je t’emmène en pays féminin. Dans le coin de cette petite rue, une lourde porte de bois ouvragée surmontée d’une imposante lanterne nous fait face.  A sa droite une sonnette, sur laquelle prestement mon index s’échoue le temps que retentisse ma demande d’ouverture des lieux.

La porte s’ouvre sur une femme déjà âgée, à la peau brune, aux yeux de geai, et dont les mèches qui s’échappent du turban collent un peu les tempes. Elle offre un sourire de bienvenue, et nous voici dans l’entrée de ce monde de secrets. Je demande la clé d’un vestiaire et un peu de savon noir. Elle me tend les deux, et note, sur le calepin du comptoir, mon numéro. De la pièce de repos, une agora couverte, forme de patio surmonté de balustrades, proviennent les sons du Châabi. Plusieurs femmes conversent nues autour de la table de cuivre qui décore le coeur de la pièce, en portant à leurs bouches quelque pâtisserie, dont le miel, les amandes, le sucre, s’incorporent en fondant à leurs éclats de rire. Leurs yeux pétillent de gourmandise, de gaieté, de complicité.

Je me dévêts bien vite, attrapant ma seule serviette que je laisserai quelques instants plus tard à l’entrée du hammam. J’entre alors dans la salle tiède, celle dans laquelle sont pratiqués les massages. Le sol est presque brûlant sous mes pieds. Là encore un salâm, et des sourires de bienvenue de nos hôtesses. On parle peu ma langue ici, mais peu importe : je me sens chez moi.

Je m’attarde peu dans cette antichambre. Je reviendrai plus tard.

Je passe la porte menant à la salle principale du hammam. Dans cette pièce, la vapeur se fait plus lourde, et ruisselle sur les corps. L’eucalyptus emplit l’air saturé d’eau. J’attrape un récipient et un tabouret que je place devant l’une des fontaines. Je m’assieds, faisant face à l’un de nombreux miroirs qui, semblant vouloir respecter l’intimité des visiteuses, gardent constamment une pellicule embuée sur leur reflet. Celle qui, curieuse, voudra se voir, devra essuyer la vitre de la main. Un instant, prestement, elle pourra regarder son corps avant que la vapeur emporte son image.

Je regarde autours de moi. Que les femmes sont belles, en ce lieu qui leur est dédié! Point ici de minauderie, de posture forcée, de faux semblant. Les corps expriment le bonheur de se laisser bercer par les brumes d’eau. Les plis se font poésie, les chairs s’offrent en rondeur, la peau devient duvet nimbé de poudre.

Je laisse abondamment couler l’eau de ma fontaine. J’en recueille dans ma bassine, et m’en asperge. D’un coup, les joies de l’enfance qui n’a pas souvent le droit de faire déborder la baignoire et qui prend grand plaisir à braver cet interdit se retrouvent éparpillées dans les gouttes projetées. L’éclat de rire me tente insidieusement. Je le réprime en un sourire jouissif, et en éclaboussant plus que nécessaire le petit espace qui est mien pour le temps que je passerai en ces lieux.

Trempée, j’attends un peu que la vapeur fasse son office, entre davantage encore dans mes pores. Puis j’enduis mon corps de ce savon  parfumé qui m’a été remis à l’entrée.

Au centre de la salle, une grande pierre rectangulaire, sorte d’immense lit, offre son repos. Je m’y allonge. Je laisse ma peau s’habituer à la matière dont elle est à présent recouverte, mélange de savon et de brouillard brûlant. Le temps semble ne plus se décomposer autrement qu’en battements de mon propre coeur, que je ressens aussi calme que présent. En vie. Dans la vie. Au coeur de cet immense contentement de l’instant.

Il est à présent temps de se frictionner, et le luffa polira ma peau. Le savon partira alors, emportant avec lui le rugueux des tissus, ne laissant que la soie pour unique sensation.

 

Au fond de la salle principale du hammam, se trouve une dernière pièce dite « chaude ». Là, la vapeur ne permet pas de voir à un mètre, et les effluves d’eucalyptus embaument l’air puissamment. Un tour de l’endroit et je constate que je suis seule. Je me couche sur l’un des bancs, et me laisse emporter. Bientôt je ne fais plus qu’un avec le lieu. Je suis l’eau, les parfums, le bruit aussi léger qu’un souffle des vapeurs projetées. Je suis la pierre sur laquelle je suis allongée. Je suis les rires bien lointains des femmes du hammam. Je suis le monde en moi et autour de moi. Je suis la félicité.

Combien de temps passé ainsi, dans le transport de la chaleur? Je ne saurais dire.

Reposée autant qu’ensommeillée, je sors du hammam. Dans la salle tiède, je prends le temps d’une douche presque froide. M’enroule dans ma serviette, puis commande un thé. Je prends place sur la mezzanine. Les couchettes aussi larges que des lits sont inoccupées. J’en choisis une, stratégique, me laissant l’opportunité d’observer à loisir l’agora en-dessous, où les femmes n’ont pas cessé leur causerie. Leurs babillages me rappellent cette scène d’Alice au Pays des Merveilles, celle du thé chez le lièvre et le Chapelier Fou. Elles parlent tant et tant sans jamais vraiment s’écouter, c’en est presque comique. Le tout mêlé de confiseries dévorées, ces dames sembleraient presque n’avoir que 10 ans, tant leur gourmandise et leurs bavardages les rajeunissent.

 

Sirotant mon thé à la menthe ainsi allongée, je finis par m’endormir, apaisée.

 

 

Contrainte imposée cette fois-ci : un personnage, celui du Chapelier Fou, à inclure dans mon billet. L’idée nous vient de @Lactimelle. Le personnage m’a été proposé par @FifiBrindosier et vous trouverez ci-dessous les textes produits par les amis de jeu : 

http://misstherieuse.blogspot.fr/2013/11/anachronisme-etoile.html

http://sohankalim.tumblr.com/post/68495966932/le-trone

http://motspourlecrire.canalblog.com/archives/2013/11/30/28548433.html

http://plumechocolat.wordpress.com/2013/11/30/lettre-a-monsieur-b/

http://lafraise.eklablog.com/qu-une-enfant-a103714484

http://www.princessepepette.com/article-corto-maltese-121319625.html

http://gregatort.wordpress.com/2013/12/01/nouvel-amour/

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