Les trésors

Ce soir, la vie m’a gâtée. Admirablement, dans son immense générosité, elle m’a offert de merveilleux cadeaux.

D’abord, en sortant du bureau, l’air était doux. Il faisait vibrer les feuilles encore accrochées, et se glissait tendrement dans les manteaux ouverts. En traversant le fleuve, je remarquais que les piles du pont, emprunté chaque jour, étaient ornées de statues. Va savoir pourquoi, lecteur, je ne les avais encore jamais vues. Etaient-elles arrivées là le temps de ma journée de labeur, en forme de moquerie du temps, qui me reprochait ainsi de ne jamais les avoir notées? Elles étaient là, et souriaient aux rares passants qui choisissaient de se pencher pour les contempler.

J’avais peu de temps – les attentes de nos vies sont parfois cruelles dans leurs exigences d’exactitude temporelle – je poursuivais donc mon chemin, sans toutefois omettre de relever que l’eau de la rivière étincelait de milliers de minuscules perles blanches, offertes par les rayons jouant avec le courant.

Mon tram n’attendait que moi pour partir, je le pris.

Il est un endroit, à la croisée de deux boulevards, où je dois changer de ligne. Il s’agit d’un carrefour ouvert. A la fois perdu par l’espace entre les bâtiments, rural par le vert des gazons entretenus entre les rails, et ville grouillante par le flot des voyageurs qui s’y croisent. A l’orée de ce quartier, naissent sur les immeubles des fresques représentant Babylone et sa tour non moins célèbre. C’est à la fois une ville musée, l’architecte Tony Garnier ayant laissé là sa griffe à bien des égards, et un endroit où l’on étudie, où l’on commerce, où l’on court, où l’on enfante, où l’on dort, bref : où l’on vit.

Ce soir, la station s’était emplie d’un joyeux tumulte. Une trentaine d’enfants de cinq ans, encadrés d’animateurs, reprenaient en canon une chanson d’Anne Sylvestre. A l’autre bout du quai, trois adolescentes s’étaient regroupées autour d’un téléphone d’où jaillissaient des notes de RnB qu’elles couvraient de leur chant. Un peu plus loin, un homme en costume, baignant dans sa méditation, sifflait l’Automne d’un Vivaldi s’échouant dans ses oreilles par l’entremise de ses écouteurs. Un autre, à quelques sièges, psalmodiait une prière. Et la ville toute entière semblait chanter. Merveilleuse cacophonie, qui me prit à la gorge.

Autour, tout autour de nous, compagnons du prochain tramway, la lumière inondait la ville. Elle transformait les êtres et leur donnait des teintes plus heureuses, et plus douces. Elle n’était que poudre dorée, collant les visages, les vêtements, les maisons, les voies, les autos. Elle n’épargnait rien. Pas un centimètre carré de la toile du tableau n’était oublié. J’ai pensé à Turner, à ses peintures. J’ai compris que ce ciel-là, ce monde-là, avait une empreinte aussi réelle que rêvée. Et que j’avais la chance d’assister à l’un de ces époustouflants moments que le ciel nous offre.

En traversant la ville, nous traversâmes ce ciel, nous traversâmes le monde, nous coupâmes de notre sillon l’immensité de la lumière enchantée.

Je pris le petit sentier qui mène au bâtiment de S., qui garde mon enfant. Tonton, que j’appelle ainsi, son mari, mangeait son repas à la cuisine. Il allait partir travailler. On plaisanta. Et puis, ses yeux pétillant des personnes empreintes d’une vraie bonté, il me dit qu’il avait été heureux d’aller voir les siens au pays. Je le remerciais à nouveaux pour les dattes fraîches et délectables qu’il avait ramenées, et dont sa famille nous avait fait cadeau. Il me dit alors qu’il avait mieux. Avec un grand sourire, il s’adressa à S., en arabe, elle répondit « bien sûr ». Puis il partit garder quelque entrée de magasin ou de discothèque ayant besoin de ses services pour la nuit.

Avant de prendre congé, la menotte de mon petit dans la mienne, S. me fit cadeau d’un sac, dont la forme laissait apparaître celles de deux sphères grosses comme des oranges. Elle me dit « tu sais, elles viennent tout droit d’Algérie, tu verras : elles sont vraiment bonnes. »

Arrivée à la maison, le dîner achevé, je pris l’une des deux grenades offertes. J’écorchai sa peau dure de mon couteau, et les premières graines se montrèrent. Mes mains furent inondées de leur sève. Telles des rubis, les arilles roulèrent entre mes doigts. J’en emplis ma bouche, les fis éclater sous mon palais. Je mangeai mon trésor et le bonheur d’être en vie.

 

 

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