Chut !

Un jour, par hasard, décidant d’aller au-delà des habitudes du tourisme urbain fait de monuments anciens, de musées calibrés, de conseils trouvés dans les guides renommés, de place to be et d’établissements recommandés, tu décideras de prendre le tramway pour l’autre monde.

Tu te laisseras porté par le tangage et le bruit des rails, et tu dépasseras le boulevard de ceinture. Ton attelage de ferraille te guidera sur des voies, posées là, à peine volontairement, au milieu des champs. En certaines saisons, ils s’inondent de coquelicots de sang et des vagues blondes de blé. En d’autres, ils ne sont plus qu’un immense édredon de sucre en poudre immaculé. Parfois, les parterres se couvrent de ces fleurs de jachère, multicolores, multiformes, et toutes plus gaies les unes que les autres. Tu seras surpris, lecteur – qui ne peut l’être ! – de passer de la ville ordonnée à cette démonstration rurale. En quelques mètres, te voilà en campagne.

Et puis, comme quelques champignons épars, ça et là, viendront se présenter à toi une usine, quelques maisons, puis un pâté de tours. Puis un autre, s’accrochant à un troisième. Un peu âgées, les habitations. Tu leur donneras, à vue de nez, une quarantaine d’années. Puis tu verras que la population de ton moyen de locomotion aura changé. Les vêtements arborés se feront plus modestes, ou plus colorés, souvent les deux. Tu verras les gens échanger, comme si tous se connaissaient. Tu seras en banlieue.

Alors, peut-être trouveras-tu le chemin de ma maison. Une petite bâtisse, prise entre deux immeubles, retenue par eux comme s’ils la réchauffaient de leur force, comme s’ils la rassuraient de leur importante taille.

Je crois en ta chance, lecteur, pour avoir alors l’occasion de te faire partager la mienne.

Une fenêtre de la bâtisse voisine donne sur mon jardin. Une fenêtre de cuisine à la vitre opaque, dissimulant des vies dont je ne connais rien. La discrétion des occupants est telle que jamais je n’ai vu leur visage, et si je les ai déjà croisés dans la rue, je ne saurai dire s’il s’agit de ces habitants dont une ouverture donne sur mon petit monde à moi.

Je connais pourtant bon nombre de mes voisins, je sais où ils vivent et lesquels habitent dans ce bâtiment, mais ceux qui pourraient être les plus proches par ce lien surprenant, cette petite fenêtre, ceux-ci, je ne les identifient pas.

Je n’en connais à vrai dire qu’une seule voix. Et quelle voix!

De ma vie je n’ai jamais rien entendu de si beau. Il arrive, par hasard, que cette voix chante. Et je prie alors toutes les divinités du monde que la fenêtre s’ouvre davantage, et que le chant ne cesse pas. C’est une voix de femme, juste et claire comme un ciel d’hiver, aussi cristalline que de l’eau pure, mais aussi suave que des lèvres qui se mordent, aussi chaude et réconfortante que le plus doux des cashmere. L’évocation seule de sa voix en ces quelques lignes et me voilà prise à la gorge par le souvenir de l’émotion qu’elle crée.

Le chant qui s’envole de la fenêtre est d’une langue qui m’est inconnue. Il est fait de douceur et de force et aucun des codes musicaux qui sont miens ne s’en approchent. Il est une rareté. Il est aussi puissant que chuchoté, il est la vie qui coule dans mon jardin. Lorsqu’il s’élève, il surprend à chaque fois, tant il est inattendu et tout à la fois inespéré. Il est ce moment de grâce absolue qui donne à penser que la vie est merveilleuse et que l’humanité, en ce qu’elle a de plus beau, peut exister dans les recoins les plus cachés.

 

Je dédie donc ce billet à cette voisine, dont j’admire chaque note, et que je remercie pour le cadeau à chaque fois apprécié à son incommensurable valeur, qu’elle ne destine sans doute pourtant qu’à elle-même.

 

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