Ponctuons

Hormis pour quelques utilisateurs scrupuleux et quelques lecteurs attentifs, il est peu dans nos habitudes de prêter une attention soutenue à notre usage de la ponctuation. Il en est de lire, d’écrire, comme de respirer. Le rythme, le souffle du texte, s’opère de manière quasi intuitive et il n’est nul besoin de nous arrêter à chaque placement de virgule ou de point. Certains, à l’instar de Sollers, ont fait fi de cette musicalité démontrée, en supprimant toute marque rythmique de leurs écrits.

Le nouveau roman, sans doute par sa volonté de travailler l’essence du récit, se teste ainsi qu’une musique expérimentale, et se prête au jeu du « sans ». Sans « e », sans « virgule », sans…

J’ai peu d’attrait pour ces écrits, et porte une affection plus « classique » à l’usage de la langue.

Pour en revenir donc à l’écriture dite traditionnelle, et à son souffle, à ce qui la rythme, la rend vivante, il me semble intéressant de voir ce qui nous touche, chacun, dans le texte.

Sans doute retrouvons-nous une part de nous-mêmes un peu partout, et même dans ces petits signes… J’ai lu, il y a peu, le dernier bouquin de Pivot, Oui, mais quelle est la question?, dans lequel le narrateur fait part de son fort attrait pour cette tournure de phrase, et bien sûr, pour le signe de ponctuation qui l’accompagne : le point d’interrogation.

Un court extrait :

« Quand j’eus à écrire et à retenir les signes de ponctuation, je me pris de passion pour le plus difficile à reproduire : le point d’interrogation. J’en faisais de toutes tailles, de toutes les couleurs, variant en particulier la couleur du point avec celle du tracé du signe. Je fermais plus ou moins la boucle. Je penchais plus ou moins la barre descendante. Je traçais des points d’interrogation en forme d’hameçon, de portemanteau, de serpe, de crochet, de houe, de gaffe. Le point d’exclamation m’amusait moins parce qu’il ne se prêtait pas à autant d’avatars. Le point-virgule n’était pas sans charme, mais je ne comprenais pas à quoi il servait et je ne savais où le mettre. »

En lisant ces lignes, et tout le roman du reste, je me suis retrouvée dans la posture choisie par le narrateur. Celle de l’intérêt du savoir, mais surtout, de l’intérêt de la question elle-même. J’ai souri souvent, le voyant se battre avec son entourage le supportant difficilement et restant souvent à court d’argument pour le faire taire.

En revanche, et contrairement à ce personnage manifestement aussi aimable que désagréable, une marque de ponctuation procure chez moi encore davantage d’intérêt que le point d’interrogation, qui s’il est manifestement très esthétique voire tarabiscoté, se limite à un sens relativement simple : celui de la question. Son rôle est donc borné.

Ce n’est pas le cas des points de suspension. Les « trois petits points » appris à l’école.

Ce signe de ponctuation est une poésie à lui seul. Il est magique, révélant tout en ne le disant pas, ce qui manque dans le texte. Les points de suspension ont bien des intérêts : celui de stopper une énumération inutile au texte, celui de signifier qu’un événement ultérieur va se produire, celui d’en faire appel à l’imagination du lecteur, celui de retenir son souffle… Il peut sous-entendre, suspendre un discours, créer une hésitation, élider. C’est le symbole du non dit, du restant à dire, de la respiration de la pensée.

J’adore les points de suspension. Comme le narrateur du roman cité plus haut, en apprenant à utiliser ce signe, je m’amusais à le transformer, les points se muant en petites sphères, en coeurs, en barres, jouant sur les couleurs attribuées au premier, au deuxième, au troisième des points.

Au contraire du Et Caetera qui s’entend comme rédhibitoirement ponctué d’un simple et triste point, même lorsqu’il est abrégé, mes points de suspension vous disent que la finitude n’est que sous-entendue.

La dénomination elle-même est riche de sens. Ne voyez-vous pas, vous aussi, cette mousse blanche au-dessus de votre verre de bière, se formant par les bulles remontant du liquide doré, cet acrobate accroché à son trapèze et prêt à accomplir un superbe saut périlleux, ce linge dansant dans le vent tenu par deux fragiles pinces ?

Alors, ponctuons mes amis, et n’oublions pas de suspendre nos discours pour ainsi donner sens à nos non-dits.

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