De si petits riens

Journée terrible.

Journée noire.

Éclaboussée de suie, crayonnée au fusain sans estompe.

Maculée de boue, collante et dégueulasse.

Rouée de coups, frappée au cœur. Tremblante d’angoisse.

Déraisonnée, irrationnelle, chaotique, brûlée, gelée, avalée, dévorée puis recrachée en une bouillie informe.

Meurtrie, ensanglantée, blessée, déchirée.

Hurlée.

 

Dans le silence d’un instant, seule face à mon écran, au travail, ma vie remise en question dans ses habitudes quotidiennes. Mes perspectives futures se teignent. S’éteignent aussi.

 

Un manque de prise sur mon avenir se fait alors sentir. Je ne suis pas maîtresse de mon futur. D’autres l’ont entre leurs mains.

 

Alors, c’est la peur. Celle qui paralyse. Celle qui handicape la moindre idée. Qui bloque toute prise au réel. Qui m’intime de faire, et qui tout à la fois cristallise chaque velléité d’action.

Le coup dur d’un quotidien simple. Ma réaction toute humaine à l’annonce d’un lendemain non voulu.

 

Il me faudra des heures pour rétablir l’assurance perdue en quelques secondes. Il me faudra des heures pour retrouver mon chemin. Il me faudra l’appui de mes proches, leur écoute et leur silence pour faire face.

C’est alors ce que je me dis. Pouvoir en faire appel à l’autre pour décharger l’angoisse, pour relativiser l’événement, pour ré-objectiver l’information.

 

A ce moment-là, personne. Nous sommes à la mi-journée. Ceux à qui relater l’affaire sont trop pris par leurs propres engagements pour pouvoir m’accorder du temps. La solitude transforme l’information négative en lourds questionnements sans réponse.

 

Alors, je fais face. Du moins en apparence. Je ne m’effondre pas, et retourne à ma tâche. Bon gré, mal gré, le travail sera fait. Et puis, ça fait passer le temps.

 

Les minutes coulent et s’accumulent peu à peu dans le sablier de verre. Voilà l’heure de quitter le bureau.

Je remets mon costume de maman et pars chercher mon fils chez S., sa si douce nourrice, qui le garde après l’école.

 

S., elle vit dans une tour. En plein centre d’un des quartiers les plus pauvres de France. L’ascenseur qui mène au 7ème étage où se trouve son logement vibre et bouscule les personnes qui l’empruntent. Des gamins tiennent souvent le hall de l’immeuble. Quelque sale tête identifie chacun des passants s’approchant, comme pour lui accorder ou non un visa d’entrée. C’est pas très propre, autours. Les touristes ne visitent pas ce coin-là.

 

Mais, chez S., c’est le bonheur. C’est le sourire. L’oubli de tout. Dans le monde de S., le mot réconfort prend sa pleine signification.

 

La galette kabyle qui dore dans le four est pour moi, elle me l’a réservée. Le temps qu’elle cuise, elle me fait un thé à la menthe dont le parfum imprègne les lieux.

Je souffle sur ma tasse bouillante, et le liquide doré se met à onduler.

Un peu plus loin, de la chambre, proviennent des rires d’enfants, qui éclatent comme autant de bulles de savon. L’odeur du pain se mêle à celle du thé.

Et S. me parle de sa journée, des enfants, de leurs sourires, de leurs petits mots, de leurs jeux. De sa voie douce et empreinte de rires, elle me narre les petits bouts de vie sucrés que mon fils partage avec elle. Et me voilà transportée au beau milieu d’une cour de récré, à lancer mon palet de marelle en regardant les garçons se courir après. Me voilà voyageant jusqu’à la médiathèque, jouant à cache-cache entre les rayons. Me voilà au chaud, devant mon goûter, dévorant brioche sur brioche.

 

Le thé doux, sucré, empli d’arômes de menthe, claque sur ma langue, et, à chaque gorgée, détend davantage mon esprit. Les soucis du jour ne sont pas oubliés, mais perçus comme de peu d’importance.

Je vois la vie telle qu’elle est : belle, et souriante, affable et pleine d’humanité.

 

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